A mon âge, je me cache encore pour fumer : l’humour ravageur et l’envie de résister

Écrit par Nelly Bonnet Catégorie : Cinéma Mis à jour : dimanche 26 mars 2017 20:16 Affichages : 3449

FemmesPar Nelly Bonnet - Lagrandeparade.fr/ Linge étendu sur fond de ciel bleu. La vue de la terrasse nous donne la permission de l’embrasser jusqu’à la mer. Une voix féminine s’élève. Alger 1995.
En un préambule douloureux pour qui possède des ovaires, on nous pose une époque : celle d’une société qui recule, abolit la mixité et traite en ennemie la femme. Et on nous présente Fatima, féroce Cerbère d’un territoire où la féminité ne cède ni le passage ni la parole. Si les portes de l’édifice sont fragiles, ce n’est le cas ni de leur gardienne, ni de sa mauvaise humeur ! Gant de crin impitoyable, répartie virulente et clope au bec (« mais non elle ne fume pas : il n’y que les putes qui fument !! ») elle remplit les vapeurs de son hammam et règne sur les peaux qu’elle fait rougir et les esprits qui s’échauffent. Entre ces murs, ces pierres, ces passages, ces alcôves, cet endroit extraordinaire a valeur de personnage, aussi protecteur que son intraitable propriétaire. La rondeur et la magie de Bey Hammam (« Bains du Paradis » datant de 1444) traverse l’écran et celui qui le regarde, prêtant l’intemporalité de ses lieux à celle, violente, du propos qui y résonne.
Le tableau est sublime. Pastels des couleurs, douceur de la lumière, chaleur qui nous accueille, images parfumées. Intime et vaporeux décor de mise à nu. L’auteur est devenue réalisatrice, la pièce est devenue un film, le théâtre demeure dans la mise en scène, dans les mouvements de ces corps, leurs rassemblements ou leurs dispersions autour d’une histoire, d’un chant, d’un évènement, qui rythme les entrées et sorties des personnages sur les planches d’une scène invisible.
Comme c’est jubilatoire lorsqu’à la forme, esthétique, artistique, vient répondre le fond, le sujet, le texte avec la même puissance. Une parole libre, crue, directe, qui ne craint de questionner aucun conflit, qu’il soit d’ordre religieux, sexuel ou politique. Livrée par les lèvres et les gestes d’actrices à l’expression aussi naturelle et légitime que leurs rires sont contagieux. L’humour ravageur et l’envie de résister en réponse à un patriarcat et un machisme universels.
Tout à coup, le contexte et lieux s’effacent devant la combativité portée par le film. Ce n’est plus de la femme maghrébine, musulmane qu’il parle, mais de la femme en général. Il lui propose de réaliser ce tour de force : ouvrir très grand les yeux et les oreilles, sans fermer ni sa bouche ni son cœur.

Découvert en avant-première au Festival Itinérances d'Alès (30)

A mon âge, je me cache encore pour fumer
Un film de Rayhana Obermeyer

Durée : 1h 30min – Sortie le 26 Avril 2017
Avec Hiam Abbass, Biyouna, Fadila Belkebla, Nadia Kaci, Biyouna

Photo : Hiam Abbass |Copyright Les Films du Losange

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