On revient de loin : Rafael Correa, homme providentiel en Equateur..ou pas?

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : samedi 29 octobre 2016 07:57 Affichages : 1718

On revient de loinPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Il y avait eu un premier volet, "Operation Corréa ( Les ânes ont soif) en 2015. Pierre Carles et Nina Faure reviennent en 2016 avec "on revient de loin" pour poursuivre leur enquête sur les réalités du gouvernement du président équatorien Rafael Correa.

Produit à Montpellier et distribué par une boîte montpelliéraine, ce film a pour objectif d'amener d'autres sons de cloche, suite au premier épisode qui évoquait l'omerta dont étaient victimes une partie des progressistes ( notamment dans les "grands médias audiovisuels français (qui) négligeaient cette partie du monde et les expériences politiques qui s'y tiennent depuis une quinzaine d'années" (dixit Pierre Carles)). Ce documentaire a bénéficié de 1712 financeurs participatifs, une raison supplémentaire d'y faire écho! Il tente de nous restituer avec le plus d'objectivité possible les ressentis et les réalités d'un pays qui propose un autre modèle économique que le néolibéral européen. Menée avec humour, naturel et sincérité, cette enquête, prise en charge par deux sensibilités très différentes, provoque des questionnements passionnants et laisse libre chacun de se faire sa propre idée. Une démarche donc aussi pertinente que louable. On en sort le coeur un peu plus léger; la perspective de solutions alternatives se dessine et le poids des fatalités étatiques - et véhiculées par bon nombre de politiciens français dans un discours pessimiste plombant - apparaît comme une donnée potentiellement modifiable. 

La constitution équatorienne est à ce jour l'une des plus progressistes du monde. A l'heure où les partisans de gauche européens sont désoeuvrés devant l'adhésion majoritaire des partis dominants au néolibéralisme, le travail de ce président est séduisant et a donné envie aux deux documentaristes d'aller y voir d'un peu plus près pour évaluer à quel point Rafael Correa peut être considéré comme un homme providentiel. Nina Faure soulève en outre la question de la nécessité de lui donner éventuellement ce statut : en effet, sont-ce les grands hommes ou le peuple qui font l'Histoire?

Devenu ministre de l'Economie et des Finances en octobre 2015, sous le gouvernement du Président Palacio, il a préféré démissionner ( quatre mois plus tard) que plier devant la banque mondiale : ça l'a rendu extrêmement populaire.

Eric Toussaint ( porte-parole du réseau international du Comité pour l'Abolition des Dettes Illégitimes )

Rafael Correa accuse le néolibéralisme d'avoir détruit son pays et on le voit s'exclamer lors d'un discours public que "l'extrême richesse est immorale." Il a été investi dans ses fonctions présidentielles le 15 janvier 2007, réélu en 2009 puis en 2013. Depuis son accession au pouvoir, son pays s'est émancipé du FMI, a cessé de couper dans les dépenses publiques et a créé des programmes de redistribution qui ont fait diminuer notablement le taux de pauvreté et les inégalités sociales. Les infastructures routières, les écoles, les hôpitaux ont considérablement évolué. La "Révolution Citoyenne" de Rafael Correa, économiste de formation, a fait doubler en huit ans la classe moyenne...certains de ceux qui ont bénéficié des bienfaits de ses réformes manifestent ironiquement aujourd'hui dans les rues contre sa réforme fiscale et son imposition sur le patrimoine hérité ( les plus riches (les très très très riches...) devraient reverser jusqu'à 77,5% de leur héritage à l'Etat). Son système capitaliste redistributif fait grincer les dents d'une partie de la classe aisée parmi lesquels ceux qui se sont enrichis lors de la banqueroute (en 1998) en spéculant.

Le gouvernement a fait accéder plus de monde à un statut économique plus élevé mais il n'a pas changé les habitudes de consommation...habitudes occidentales de gaspillage.

Ce président à la bonhomie bienveillante s'est entouré de ministres jeunes - le ministre de la culture (que rencontre Nina Faure), Guillaume Long, d'origine française n'a même pas quarante ans. S'il affiche des manières modernistes, on lui reproche cependant ses convictions catholiques et ses positions sur l'avortement qui est encore pénalisé en Equateur. Nous sommes dans un "état non laïc", avec une " éthique non laïque" et une "société patriarcale", entend-on une militante féministe le défendre, arguant que ce sont des problèmes liés surtout à l'Amérique Latine.

Dans les campagnes, on entend aussi que les aides ne sont pas arrivées jusqu'à ceux qui en ont besoin...

Rafael Correa finira son mandat en 2017 et ne représentera pas pour un quatrième ; il l'avait annoncé. Si son bilan ne comprend pas que des points positifs - les droits des femmes sont encore limités et ses choix concernant l'exploitation des matières premières contestables -, son gouvernement offre à notre regard européen matière à penser, rappelle combien il est difficile de satisfaire tous les conflits qui opposent les intérêts généraux et particuliers et empêche l'adhésion aveugle à un modèle qui est perfectible.

"On revient de loin" est un documentaire passionnant qui entre au coeur d'un pays, s'infiltre au sein des mouvements sociaux, interroge les gens de toutes les classes sociales, interviewe à plusieurs reprises le président. La salle du cinéma Diagonal montpelliérain était pleine...prouvant que le travail d'investigation de Nina Faure et Pierre Carles a déjà conquis un public conséquent! On l'est aussi!

On revient de loin
Un film de Pierre Carles et Nina Faure
Date de sortie : 26 octobre 2016 (1h 41min)
Production : Annie Gonzalez et C.P Productions
Durée : 1h41

 

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