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Oublier Klara : Isabelle Autissier dans le Grand Nord

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans français Mis à jour : dimanche 4 août 2019 22:31 Affichages : 654

stockPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Elle dit : « Ce livre est parti d’un endroit, dit-elle. Mourmansk, dans la mer de Barents, au nord du Cercle polaire ». Evoquant l’impeccable « Oublier Klara »- son quatrième et nouveau roman, Isabelle Autissier raconte aussi qu’elle y est allée avec Erik Orsenna en 2014 pour les besoins de documentation pour leur livre, « Passer par le Nord ». Là, dans le grand Nord, elle y a trouvé le décor de son nouveau roman- Mourmansk, ville portuaire d’environ 310 000 habitants. Première femme à avoir accompli le tour du monde à la voile en solitaire en compétition en 1991 et, depuis 2009, présidente du WWF France, elle raconte dans « L’Obs » « cette ville complètement déglinguée avec ses bouts de béton qui tombent des murs, la pollution incroyable, les trottoirs défoncés… En même temps, on sent l’Histoire. On voit que l’Union soviétique avait voulu faire de ce port un des fers de lance de sa puissance. Et puis les gens continuent à vivre là, malgré tout, avec une résistance, une résilience impressionnantes- qui me semblent d’ailleurs assez fortes chez les Russes en général ».

C’est là que, en 2017, revient Iouri. Il vit aux Etats-Unis, a un bon job… et il revient parce que son père Rubin est en train de vivre ses dernières heures, bouffé qu’il est par un cancer. Iouri s’est fâché avec son père, grossier personnage qui l’humiliait, tout comme il humiliait sa femme. Rubin est marin, il possède un chalutier- il a voulu initier son fils au métier. En vain… Mais, vite, on a la confirmation que dans cette famille, comme dans toutes les autres familles, il y a des secrets. Qu’on ignore. Qu’on entr’aperçoit. Qu’on perçoit. On fait alors connaissance avec le grand-père qui a connu la « grande époque » de Staline, le « petit père des peuples » comme on le surnommait. Trois hommes pour un roman. Et la mort de Rubin. Alors, Iouri que cette URSS d’hier a exaspéré, que cette Russie d’aujourd’hui hérisse malgré sa poésie, son courage et son humanité se lance dans une enquête sur sa famille. Une enquête difficile, on le met en garde, pourquoi vouloir replonger dans le passé, ne faut-il pas préférer un mensonge à une vérité dérangeante ? Pourquoi faire ressurgir une époque et une société où « un retard au boulot pouvait vous faire soupçonner d’espionnage ». Et Iouri va découvrir le destin de sa grand-mère, prénommée Klara. Une femme puissante, étonnante…
Avec Iouri, on apprend que Klara, sa grand-mère, était une « tête ». Une scientifique qui, sous le régime de Staline (« l’homme d’acier », en russe), effectuait des recherches stratégiques. Une nuit, elle a été arrêtée. Direction, le goulag. Pendant des années, le grand-père et le père Rubin vivent dans la peur et le froid- pour maison, on les a « installés » dans un baraquement. Coupés totalement de Klara- scientifique remarquable spécialiste du nucléaire, elle avait refusé de collaborer avec le régime stalinien et d’accuser nombre de ses collègues de crimes imaginaires. Klara qui s’est retrouvée en « résidence surveillée » sur une île tout proche du cercle polaire arctique, là où tentent de survivre des Nenets, membres de la plus importantes des vingt-six ethnies de Sibérie, et des morses… Ecrit par Isabelle Autissier, « Oublier Klara » est un bel et grand roman d’aventures. C’est aussi, porté par une écriture certes classique mais enivrante, un texte déchirant sur la quête des racines. Un texte cinglant sur ces régimes totalitaires, ces pays cadenassés par des dingues et des paumés, par des dictateurs…

Oublier Klara
Auteurs : Isabelle Autissier
Editions : Stock
Parution : 2 mai 2019
Prix : 20 €

« La violence du monde me hante »

Son agenda donne le vertige. Ingénieure agronome de formation, navigatrice (elle est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire lors d'une compétition, en 1991), Isabelle Autissier tient chronique à la radio et préside le WWF France. On ajoute qu’elle écrit également- entre autres, des romans dont le récent « Oublier Klara ». Lors de cette sortie, elle a évoqué divers thèmes. Morceaux choisis.

Ecriture « Écrire permet de réfléchir. Et le faire à travers des personnages, des histoires et des destins, c’est une façon de partager les problèmes. Je ne suis pas philosophe, ni sociologue, ni économiste. J’exprime plus facilement les choses à travers un récit : c’est un lien plus charnel avec le lecteur, car celui-ci va se projeter dans les personnages. Le paradoxe de l’écriture, c’est qu’elle est une activité solitaire mais tournée vers les autres ».

Goulag « Ma génération a été marquée par cette histoire tragique de l’URSS, l’utopie qui a sombré sous Staline avec cette organisation hallucinante du goulag, lequel s’apparentait en fait à un système d’esclavage : au début, on mettait en prison les opposants politiques puis on y a envoyé ceux dont on avait besoin comme force de travail. Donc on arrêtait n’importe qui pour n’importe quelle raison. Afin de reconstruire le pays après la guerre, on raflait des bras pas chers. Ce fut humainement une horreur absolue ».

Hérédité « Je ne pense pas du tout qu’une hérédité chromosomique nous contraigne à être ceci ou cela. Le milieu familial, l’ambiance intime où se déroule l’enfance comptent énormément. Je n’aime pas le discours qui dit « tout le monde peut réussir », « y a qu’à, faut qu’on ». Ben non. Si j’étais née campagnarde afghane, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. Après, rien n’est jamais écrit non plus… »

Océan « Le jour où l’océan n’est plus vivant, on n’en a plus pour longtemps. Ce qui est encore plus terrible, c’est ce qu’on ne voit pas et qui est très insidieux : les microparticules qui sont diffusées absolument partout, que ce soit en Antarctique ou dans les grandes fosses océaniques. J’en appelle à tout le monde : il faut sortir de notre dépendance au plastique ».

Violence « La violence du monde me hante, car il n’y a qu’au sein de l’espèce humaine qu’un être est capable d’infliger une souffrance totalement gratuite à un autre. Dans le règne animal, si les bêtes tuent, c’est pour un objectif précis : manger, se reproduire ou défendre un territoire. Les humains peuvent s’administrer des souffrances physiques et psychologiques très raffinées, dues à leur intelligence et à leurs constructions sociales. A contrario, et il faut le souligner, notre espèce a cette immense capacité d’amour et d’amitié, qui nous est propre ».

Les hommes surgissaient, bouclant leurs cirés, se carapatant à leurs postes comme de gros insectes jaunes, ajustant machinalement l’étui de leur couteau, le regard déjà rivé vers l’arrière. (…) Visages tendus, sourcils froncés, les yeux ardents, ils n’étaient qu’une bande de chasseurs de Néandertal enserrant une antilope. (…) A peine le cul du chalut était-il ouvert qu’une marée de bêtes luisantes submergeait le pont, dans un grand chuintement d’écailles. Une masse indistincte s’agitait en tous sens, haletait, se débattait dans un sursaut atavique. Les poissons glissaient les uns sur les autres et s’enchevêtraient. Les queues battaient désespérément, les yeux s’exorbitaient, les gueules asphyxiées s’écartelaient, les corps s’arquaient, fouettaient l’air, se tordaient