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« Le vent reprend ses tours » de Sylvie Germain : à l’ami saltimbanque disparu…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans français Mis à jour : dimanche 12 mai 2019 20:32 Affichages : 281

Albin michelPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / D’abord, trois citations. De l’Ecclésiaste, d’Héraclite et de l’écrivain et poète roumain Sorin Marculescu. Et puis, une précision temporelle : 6 septembre 2015. On lit : « Des paperoles où sont inscrits des propositions de menus services, de vente de matériel ménager, de meubles ou de poussettes, des offres de chatons (…). Mais ce n’est pas cette dentelle de petites annonces qui retient l’attention du passant planté sous l’abribus. Ce qu’il regarde, légèrement penché en avant, c’est un rectangle de papier collé juste à côté sur la paroi de verre ». Sur la feuille de papier, sept photos de mauvaise qualité, format réduit et un titre : « Disparus ». Sous chaque document, le prénom et le nom de la personne, son âge quand elle a disparu, la date de la disparition, quelques détails physiques et/ou vestimentaires. Parmi les sept photos, celle d’un vieil homme. Ainsi, débute « Le vent reprend ses tours », le nouveau et formidablement enthousiasmant roman de Sylvie Germain. Jamais, on ne dira et écrira assez la place d’importance que la romancière tient dans la littérature francophone contemporaine. Elle cultive la discrétion, a reçu quelques prix et distinctions (dont le prix Fémina pour « Jours de colère »- 1989, et le prix Goncourt des lycéens pour « Magnus »- 2005) et magnifie, à chacun de ses textes, tant la lumière que les ténèbres…

Retour sous l’abribus. « L’aïeul de ce septuor a un visage anguleux, la bouche est contractée sous on ne sait quel effort de pensée ou quel accès de tristesse, les yeux écarquillés ont un regard perdu. Il a une tache foncée à la tempe gauche, ronde comme la prunelle dilatée d’un œil superfétatoire ». Le texte indique simplement : « Gavril Krantz, âgé de 80 ans, disparu depuis le 27 février 2015 de l’établissement où il était hospitalisé (…). Le jour de sa disparition il était vêtu d’un pantalon de velours gris, d’un pull beige et d’un cabas noir, et était chaussé de pantoufles de feutre à carreau »… Pour Nathan, le passant, aucun doute. « Tenter de contenir l’émotion qui l’a saisi… » Et il découpe la photo du « vieil évadé en charentaises », la glisse dans son portefeuille. Il monte dans le bus, il s’était mis sous l’abribus simplement pour se protéger de la pluie.
Oui, aucun doute, Nathan qui, en 2015, mène une vie aussi fade que morose a connu Gavril Krantz. Il le croyait mort- ce qu’on lui avait assuré. Ils ont eu un accident de moto, ensemble, il se tenait pour responsable de cette mort- « l’ombre de cette faute n’a cessé de peser sur sa vie ». Et là, la photo sous l’abribus. Gavril Krantz vivant, Gavril Krantz disparu. Qu’est arrivé, qu’’a vécu cet homme que Nathan, enfant, avait rencontré en été 1980 ? A l’époque, trente-cinq ans plus tôt, Nathan était un enfant solitaire aux côtés d’une mère taciturne. A l’époque, il avait croisé puis rencontré un artiste de rue, un saltimbanque avançant sur des échasses et déclamant des poèmes emplis de mystères. L’enfant et le saltimbanque nouent amitié. L’artiste emmène en balade l’enfant dans les rues de Paris- l’évidence surgit alors : l’un est la pièce manquante de l’autre. El ce fut l’âge de formation, d’apprentissage pour l’enfant- la découverte d’un monde. Du monde. « Gavril était un grand marcheur et lecteur. Il déambulait dans la ville comme dans un livre, il la feuilletait dans tous les sens. Il considérait en effet les villes à l’égal de livres débrochés, aux pages éparses mais gravitant autour d’un axe invisible lentement dessiné par l’Histoire au fil des siècles. Certaines pages étaient sans intérêt, car non ou mal écrites, d’autres bruissaient de mémoire. Il disait qu’une ville, ça s’arpente et ça se lit, que marcher c’est lire, avec tout son corps, tous ses sens, et que lire c’est marcher, dans sa tête, dans le temps, jusqu’aux confins de soi, jusqu’aux lisières du monde ».
A 45 ans (l’âge de Gavril en été 1980), Nathan a donc découpé la photo sous l’abribus. Et va partir sur les traces de celui qui fut son mentor. Un voyage qui va le mener des centres d’hébergement parisiens jusqu’en Europe de l’Est, jusqu’à ce Banat, la province germanophone de Roumanie où était né Gavril. Et Sylvie Germain, d’évoquer alors dans le récit à travers le destin de Gavril la déportation des Roms, les purges de l’après-guerre ou encore les routes de la liberté… Avec « Le vent reprend ses tours », la romancière déroule le voyage vers l’ami saltimbanque. Un texte à l’écriture aussi lumineuse que somptueuse autant pour une ode aux poètes qu’à la liberté.

Le vent reprend ses tours
Auteur : Sylvie Germain
Editions : Albin Michel
Parution : 24 avril 2019
Prix : 19 €

Gavril était un grand marcheur et lecteur. Il déambulait dans la ville comme dans un livre, il la feuilletait dans tous les sens. Il considérait en effet les villes à l’égal de livres débrochés, aux pages éparses mais gravitant autour d’un axe invisible lentement dessiné par l’Histoire au fil des siècles. Certaines pages étaient sans intérêt, car non ou mal écrites, d’autres bruissaient de mémoire. Il disait qu’une ville, ça s’arpente et ça se lit, que marcher c’est lire, avec tout son corps, tous ses sens, et que lire c’est marcher, dans sa tête, dans le temps, jusqu’aux confins de soi, jusqu’aux lisières du monde.