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Fox-trot : « Deux sous de fleurs » pour des espoirs assassinés

Écrit par Félix Brun Catégorie : Romans français Mis à jour : samedi 7 novembre 2015 00:16 Affichages : 1625

Fox-trotPar Félix Brun - Lagrandeparade.fr/ La crise de 1929 a tracé les sillons de l’extrémisme, de l’antisémitisme, de la misère dans une Europe encore meurtrie et en partie affamée par les conséquences de la 1ère Guerre Mondiale. En février 1934, l’affaire Stavinsky ternit et souille  une classe politique en proie à ses pires contradictions, à ses pires travers. L’extrême droite, les Croix de Feu, Action Française, les Camelots du Roi manifestent violemment le 6 février  à Paris, Place de la Concorde, face à l’Assemblée Nationale…..la manifestation dégénère faisant 14 morts et 62 blessés dont certains succomberont à leurs  graves blessures…"cette récession économique, l’état d’appauvrissement de la population et la crise de confiance envers les élus et les institutions génèrent également une vague de criminalité ordinaire." Dans cet environnement de passions politiques, d’idéaux exacerbés, de patriotisme outrancier, Charles instituteur,  qui n’est pas insensible aux charmes des jolies femmes, va accepter une mission complexe et dangereuse pour Roger Salengro le maire de Lille : infiltrer et devenir une taupe chez les Croix de Feu.
D’assassinats en crimes odieux, d’émeutes en déroutes amoureuses, Charles va naviguer dans ce peuple quelque peu résigné : "Croire en la fatalité, au destin, et admettre que certains, dans le monde des patrons et élus, leur commandent, décident des fortunes, de la chance et des hasards amoureux." La galerie des personnages est évocatrice : Lisa la danseuse de cabaret, enfant de l’assistance publique, Nelly la modiste, talentueuse fille d’immigrés polonais, Demeyer, l’inspecteur de police proche de Salengro, Lecoq, le syndicaliste pour qui l’instituteur prodigue trop de rêves aux enfants : "Vous les assassinez d’espoir nos tiots !". Adrienne et Gaston, les tenanciers de « L’Hirondelle » le bistro des rencontres ; Jojo, le marchand de journaux, qui commente la presse et les évènements et puis cette bourgeoisie "des messieurs prospères  du tour de taille" qui fomente les complots contre le pouvoir et les institutions. On croise aussi quelques personnes hautes en couleurs dans des estaminets aux relents de tabac et de bière forte : "Le patron, un poids lourd chauve et porcin, rose, en tablier de brasseur marine, est accoudé derrière le zinc,  mains jointes, les yeux nulle part."
Michel Quint nous invite une fois de plus  dans son pays natal, le Nord, Lille, les carnavals démesurés et enivrés, la bière en flot, les usines et le charbon, où « Il y a des accents de patois et la syntaxe bancale d’ici ». L’énigme policière tient le lecteur jusqu’à la fin du roman, avec un vocabulaire et des expressions recherchés, singuliers et riches dans laquelle certains protagonistes ont, "les yeux mendiants, faux cul, cette tête des sorties de confessionnal." La fiction éclaire avec force l’Histoire de cette période agitée, troublée, dans un climat politique agressif et violent ; avec l’installation du fascisme et du nazisme, le renvoi  des ouvriers polonais immigrés, les campagnes de presse calomnieuses qui vont précipiter Salengro au suicide…. "on laisse sa dépouille sur les parvis du temple des illusions."
Michel Quint ne délivre-t-il pas un message ? "L’histoire , comme une idiote, mécaniquement se répète."(Paul Morand)

Fox-trot
Auteur : Michel Quint
Edition : Héloïse d’Ormesson