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« Faserland » de Christian Kracht : sur la route, en version allemande

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : mercredi 25 septembre 2019 05:24 Affichages : 585

krachtPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / D’abord, il y a une citation de Samuel Beckett, extraite de « L’Innommable » : « …et voilà qu’en très peu de temps on est dans l’impossibilité de plus jamais rien faire. Peu importe comment cela s’est produit ».

Ensuite, on lit l’ouverture : « Donc, au commencement, je suis chez Fisch-Gosch, à List-auf-Sylt, en train de boire une Jever à la bouteille. Fisch-Gosch, c’est un restau de poisson situé le plus au nord de l’Allemagne. Il est à l’extrême pointe de Sylt, juste en bord de mer, et on croit qu’après vient une frontière, mais en fait il n’y a qu’un restau de poissons ». Premier décor, première étape pour le narrateur de « Faserland », le roman du Suisse Christian Kracht paru originellement en 1995 et enfin, vingt-quatre ans plus tard, traduit en français. Né à Saanen (Suisse alémanique) le 29 décembre 1966, Christian Kracht est plus reconnu et apprécié en Allemagne que dans son pays natal- et à ce jour, il a écrit cinq romans dont « Imperium » (2017) et « Les Morts » (2018). Précision : l’écrivain suisse d’expression allemande est tenu pour un des maîtres de la « littérature pop »…

Avec « Faserland » (qui rappelle « Vaterland », en VF : la patrie), Kracht avait effectué une entrée fracassante dans le monde des lettres germanophones. D’emblée, il avait été comparé aux Américains Bret Easton Ellis et Jay McInerney, et la critique l’avait consacré « romancier de la génération X allemande ». Dans son premier roman bref (à peine 150 pages), il faisait ainsi voyager son narrateur en huit chapitres. Voyage du nord au sud de l’Allemagne, de Lis-auf-Sylt au lac de Zurich avec des étapes à Hambourg, Francfort, Heidelberg ou encore Munich. Vite, on apprend que ledit narrateur, pas encore 30 ans, n’a pas de problèmes d’argent et qu’il est de bonne éducation. Ce qui n’empêche pas son voyage d’être non pas un parcours initiatique mais bien « une lente décadence. Ou plutôt, une véritable descente aux enfers » comme l’assure l’éditeur français de « Faserland ».
Ce périple, c’est une succession de fêtes où l’on s’ennuie, où l’on boit, où l’on se drogue et où, surtout, on est happé par la désespérance. C’est la nausée, version allemande. C’est l’errance à travers une Allemagne lisse des années 1990, dirigée par le chancelier Helmut Kohl et hantée par les fantômes du nazisme et du fascisme. Grandement influencé par la musique du groupe punk rock britannique Generation X, enfant de la génération post- baby boom, journaliste et baroudeur suisse, Christian Kracht signait, là dès son premier roman, un texte tout empli d’ironie cinglante et de superbe picaresque. On a ainsi une virée furieusement destroy. Au fil des pages qui va même emmener le lecteur jusqu’à l’île de Mykonos (Grèce), on est chez les déjantés, chez les déglingués. L’écriture, un soupçon hallucinée, fait follement penser à Ellis et McInerney (comme déjà indiqué) mais aussi à Jack Kerouac. Et c’est ainsi que « Faserland » a des airs de famille avec le « kerouacien » « Sur la route ». On the Road en Allemagne, voilà qui est furieusement moderne « et alors je me demande si ça a toujours été comme ça et si je ne suis pas comme ça moi aussi, si je ne suis pas devenu totalement incompréhensible pour les autres »…

Faserland
Auteur : Christian Kracht
Traduit par Corina Gepner
Editions : Phébus
Parution : 5 septembre 2019
Prix : 17 €

En soi, ces choses n'ont rien d'étrange, mais quand tout ça se passe en même temps j'ai toujours un pressentiment vague de, enfin, quelque chose qui arrive, de quelque chose d'obscur. Ce truc qui approche ne m'angoisse pas, mais ce n'est pas non plus agréable. En tout cas, c'est bien caché. Je n'en ai encore jamais parlé à personne, c'est pour ça que j'ai du mal à l'expliquer. Ca se trouve derrière les choses, derrière les ombres, derrière les grands arbres dont les branches touchent presque le lac, et ça vole à la suite des oiseaux sombres dans le ciel.