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« Baiser féroce » de Roberto Saviano : sans foi ni loi

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : mercredi 10 avril 2019 08:22 Affichages : 198

SavianoPar Serge Bressan -Lagrandeparade.fr / Pour décor, encore et toujours Naples. Cette ville où Roberto Saviano est né, où la Camorra, telle l’hydre, a pris racine pour contrôler l’illégalité… L’an passé, pour la première fois, Saviano s’était essayé à la fiction, c’était l’impeccable Piranhas, un récit avec une bande de gamins de 10 à 18 ans qui contestaient le pouvoir des parrains historiques de la mafia locale. Il est de retour en librairies avec Baiser féroce, la suite des aventures de la « paranza » emmenée par Nicolas Fiorillo. Les mois ont passé, Nicolas, bientôt 19 ans, a pris de l’importance dans le monde mafieux, on le surnomme « Maharaja ». « Avec Baiser féroce tout comme avec Piranhas auparavant, j’ai voulu mettre en scène un conflit de générations dans la Camorra, entre les anciens qui jouent au tarot et des gamins biberonnés aux jeux vidéo », confie Robert Saviano, sous protection policière depuis 2006 et la parution de Gomorra. Et d’emblée, ça commence fort. Dans l’épisode précédent, le frère de Nicolas a été tué par un « baby-gangster » d’un clan adverse. Là, on retrouve Nicolas et un de ses acolytes dans un hôpital- ils ont soudoyé un infirmier, pu ainsi accéder à la nurserie où Maharaja pointe son revolver sur un nouveau-né. Le fils du tueur de son frère… Ils auraient pu descendre le tueur ou même la jeune mère, non ce sera le bébé- la vengeance n’en sera que plus terrible, pensent-ils.

On est dans le quartier de Forcella, les ruelles sont sombres. Une économie parallèle s’y est développée. Les « baby-gangs » ont décidé d’y prendre le pouvoir, même s’il doit y avoir du feu et du sang. Avec les « baby-gangsters » qui collent des posters du chanteur pré-ado Justin Bieber sur les murs de leur chambre et passent des heures avec la PlayStation, on ne négocie pas, on applique une règle toute simple : « On baise ou on est baisé ». Et quand ça résiste, on dézingue. Violence gratuite pour cette Mafia 2.0. Seulement de la fiction ? Tant pour Piranhas que pour Baiser féroce, Roberto Saviano a enquêté, rencontré en prison des jeunes survivants qui ont inscrit la mort avant l’âge de 20 ans dans leur logiciel. Du fric, des jeux video, de la violence et la mort en héros, en martyr… Devenir une icône comme ce jeune chef assassiné par des rivaux et dont la mère assure à ceux qui ont un problème : « Demandez à Emanuele et Emanuele exaucera votre souhait ».
Baiser féroce, c’est donc la plongée dans le monde des « baby-gangs »- que l’on a cru, un temps et à tort, seulement phénomène napolitain. Les alliances se font et se défont tant qu’il y a de l’argent. Quand ça commence à manquer (parce que le business de la drogue connait une légère baisse), ça dézingue. Installés au pouvoir avec un chef devenu roi des lieux comme Maharaja, surnommés Teddy Bear, Lollipop, CarlitosWay, le Clown ou encore Oiseau Mou, ils brûlent leur vie par tous les bouts. Vivre vite, parce que la mort avant l’âge de 20 ans est inscrite dans le contrat. Et qu’importe si, dans cette course à la mort, on risque de perdre des proches chers… Certes, perdurer ça s’apprend mais tous les moyens sont bons pour y parvenir. Dans ce roman violent, les mères tiennent une belle place- il y a celles qui ne comprennent pas ce qu’est arrivé à leur enfant, celles qui ferment les yeux et aussi celles qui savent et suggèrent à leur « baby-gangster » comment jouer avec la loi…
Evoquant Baiser féroce, Roberto Saviano a expliqué avoir souhaité « entrer dans la tête d’un enfant qui décide de prendre un pistolet, et avec ce pistolet obtenir ce qu’il veut »… C’est grandement réussi.

Baiser féroce
Auteur : Roberto Saviano
Editions : Gallimard
Parution : 4 avril 2019
Prix : 22 €

« Ma protection, c’est un enfer »

Depuis treize ans et la parution du roman-enquête « Gomorra », Roberto Saviano est surnommé « l’homme qui ne sait pas se taire ». Une nouvelle fois alors que sort son nouveau roman- « Baiser féroce », il a passé quelques jours en France. Et répondu à de nombreuses questions. Morceaux choisis.
Argent « L’objectif du mafieux est de commander et l’argent est une manière de traduire le pouvoir… Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que les mafieux gagnent de l’argent à Naples, grâce à la drogue, mais ils investissent aussi en dehors, en Italie, en Espagne, en France aussi… »
Ecriture « Pour moi, l’écriture est ma plus grande vengeance à ce que je subis ».
Mafia « En Europe, la mafia est composée d’organisations qui croient beaucoup dans les jeunes. Elles ouvrent un espace aux jeunes et peuvent les récompenser lorsqu’ils atteignent leurs objectifs. C’est une organisation jeune, parce que l’on meurt très jeune aussi ».
Migrants « Ils sont devenus le grand bouc émissaire du chômage, de l'absence de vision économique. En Italie, il n'y a pas d'invasion de migrants mais c'est proclamé tous les jours. Je crois que le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini compromet la démocratie italienne, en la transformant en quelque chose de semblable à la Hongrie de Viktor Orban ».
Protection « Je continue à vivre sous protection. J’avais 26 ans quand j’ai commencé à vivre ainsi et maintenant, j’ai 39 ans. Ce qui est paradoxal, c’est que je n’ai jamais reçu autant d’informations que maintenant, sur le monde criminel, parce que je suis devenu médiatique. Le fait d’être vivant, pour une partie de la population, pour un certain monde, c’est comme si on était un imposteur, parce que la mort montre que ce que tu dis est vrai. Pendant deux ans, le monstre Salvini a fait une propagande sur ma protection, comme si être escorté était un privilège, alors que pour moi, c’est un enfer ».

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