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La Maison Golden : Salman Rushdie pour une enquête de famille

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : jeudi 13 septembre 2018 16:02 Affichages : 188

GoldenPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Soit René Unterlinden, il est le narrateur… et aussi jeune cinéaste en quête de sujets de films. Il va débarquer dans une famille new yorkaise, y mener enquête et même séduire la nouvelle jeune épouse du patriarche. Bienvenue dans « La Maison Golden »- du titre du nouveau roman du Britannique d’origine indienne Salman Rushdie, résidant depuis quelques années à New York. Il s’est fait connaître avec « Les Enfants de minuit »- son premier roman à grand succès en 1981, est devenu l’homme à abattre lorsque le régime iranien lança à son encontre une fatwa dans la foulée, en 1988, de la parution des « Versets sataniques ». L’écrivain a continué d’écrire des essais- quasiment toujours brillants, et des romans- avec quelques flops et ratages retentissants. Il y est même allé d’une autobiographie masquée et très réussie, « Joseph Anton : une autobiographie ». Ainsi, à la réception de cette « Maison Golden », on pouvait se trouver partagé entre l’impatience de lecture et la crainte d’un nouveau ratage consécutif à une certaine facilité…

Donc, nous voilà embarqués dans les pas de ce jeune René. Il nous raconte qu’il a peut-être bien trouvé la matière pour son nouveau projet. C’est tout simple, en fait : il va s’inspirer de ses nouveaux voisins. Il précise : « Les Golden étaient mon histoire (…). Je me voyais presque comme un nouveau A.J. Weberman, Weberman le soi-disant « ordurologue » du Village qui, dans les années 1970, fouillait les poubelles de Bob Dylan pour découvrir le sens caché des chansons et les détails de sa vie privée, et même si je ne suis jamais allé jusque-là, je dois dire que j’y ai pensé, oui, j’ai envisagé de m’attaquer aux poubelles des Golden comme un chat en quête d’une arête de poisson ». Et c’est parti pour une enquête familiale et new yorkaise. Le héros de l’affaire, c’est Néron Julius Golden, il est immensément milliardaire et terriblement mystérieux. Il a trois fils : Apuleius- dit Apu, artiste plasticien ; Petronius, dit Petya, autiste et génie de l’informatique, et Dionysos, qui s’interroge sur son identité sexuelle. On est en plein dans « Les Jardins », une enclave hyper chic dans Greenwich Village, où Néron Golden, venant d’un lointain Orient, a débarqué le jour de l’investiture de Barack Obama à la Présidence des Etats-Unis. Peu après, le père et ses fils sont rejoints par la splendide et manipulatrice Russe, Vasilisa. Evidemment, Néron le père va épouser la Russe… On lit : « Qu'est ce qu'une bonne vie ? Quel en est le contraire ? Voila des questions auxquelles il n'est pas deux hommes qui apporteront la même réponse. En ces temps de lâcheté qui sont les nôtres, nous refusons d'accepter la grandeur de l'Universel pour soutenir et glorifier nos sectarismes locaux… » ou encore : « En ces temps dégénérés qui sont les nôtres, des individus qui ne poursuivent que la vanité et le profit personnel- des individus creux et grandiloquents pour qui il n'existe rien d'interdit si cela peut faire avancer leur cause mesquine- vont se présenter comme de grands leaders et des bienfaiteurs agissant pour le bien commun… »
Courant de l’arrivée au pouvoir de Barack Obama à la montée en puissance de Donald Trump (dont l’auteur Salman Rushdie s’est fait un devoir de ne jamais citer le nom dans cette « Maison Golden », le comparant au Joker dans « Batman »), on a là un tableau très affiné de l’Amérique des années 2010. Y surgissent des thèmes comme la culpabilité, l’origine du mal ou encore un continent fracassé par la crise économique et les meurtres de masse, y pointe la chronique d’une chute annoncée. Connaîtra-t-on, au final, la post-vérité ? En grande forme, Salman Rushdie offre, avec « La Maison Golden », un roman étourdissant, mené sur un rythme de cavalerie légère… Ne boudons surtout pas notre plaisir…

La Maison Golden
Auteur : Salman Rushdie
Editions : Actes Sud
Parution : 29 août 2018
Prix : 23 €

On vit une époque épouvantable…

Né le 19 juin 1947 à Bombay (Inde), Salman Rushdie est arrivé à Londres avec sa famille à 13 ans. Citoyen britannique, il débute dans la vie professionnelle comme publicitaire. Son premier livre, Grimus, parait dans l’indifférence quasi-totale en 1975. Il connait son premier succès en 1981 avec « Les Enfants de Minuit » ; suivront, entre autres, « Les Versets Sataniques » (1988) qui lui vaudront d’être la cible d’une fatwa lancée par l’Iran. En 2007, il est anobli par la reine Elisabeth II. A 71 ans, il fait son tour promo pour son nouveau roman, « La Maison Golden »- et évoque les sujets de la vie qui va. Morceaux choisis.

Donald Trump « L’une des grandes habiletés de Trump est de faire croire qu'il incarne le retour à une certaine grandeur de l'Amérique. Beaucoup de gens ont adoré le slogan et voté pour l'idée, mais quelle est cette Amérique à laquelle il faudrait revenir ? Celle de l'esclavage ? Où les femmes n'avaient pas le droit de vote? Où on massacrait les premiers habitants de ce pays ? »

Epoque « On vit une époque épouvantable, que voulez-vous, c’est comme ça. Et nous n’avons pas d’autre choix que de la vivre. La vivre et essayer de la changer. Pour moi, la question n’est pas de savoir si la globalisation est bonne ou mauvaise, mais de trouver comment vivre avec ses conséquences et de créer la planète la plus juste possible ».

Fatwa « Je n'y pense plus. Ça fait maintenant presque vingt ans que ce n'est plus un problème pour moi. Un jour, les gens arrêteront de m'en parler ».

Fiction « Lorsqu’on écrit, on cherche à protéger l’espace de la fiction. Même lorsqu’on traite d’événements très contemporains, on essaie de préserver la part d’imagination et de ne pas se faire emprisonner par les faits journalistiques ».

Migrant « Je suis doublement migrant. Ma vie entière a été marquée par le fait d'être un étranger et par l'hostilité aux étrangers, mais on ne m'ôtera pas de la tête l'idée que les migrations sont bénéfiques aux pays qui les accueillent. C'est une source de richesse, et pas seulement culturelle : elle est chiffrable ».

Pureté « Chaque fois que des idées de pureté font leur entrée dans la vie publique, des gens commencent à mourir. Les idées de pureté raciale ont joué un rôle-clé tant dans le nazisme que dans le « nettoyage ethnique » de l’ex-Yougoslavie. La suprématie de la race blanche est également le moteur de la politique américaine actuelle ».