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Le Ministère du Bonheur Suprême : Arundhati Roy, d’un genre, l’autre…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : dimanche 4 février 2018 22:09 Affichages : 566

RoyPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Elle dit : « Un roman, c’est comme une prière.. » Et aussi : « La fiction est une sorte de vérité qui est probablement plus vraie que tout ce qu’on peut écrire quand on se base sur des faits réels »… Pendant vingt ans, Aryundhati Roy- 56 ans, née à Shillong (état du Meghalaya, Inde), résidant à New Delhi et altermondialiste convaincue, a écrit de nombreux essais après un premier roman, « Le Dieu des Petits Riens », pour lequel elle reçut le prestigieux Booker Prize en 1997. En ce début d’année nouvelle, on la retrouve avec un deuxième et nouveau roman, « Le Ministère du Bonheur Suprême », avec lequel elle poursuit son œuvre critique de la société et l'État indiens. Lors d’un récent passage parisien, évoquant son nouveau livre, elle a confié : « Ce roman n'est pas une maison où habite votre famille, c'est une ville avec une multitude de personnages. Chacun a droit à être raconté dans tous ses détails. Avec un mouvement constant entre l'intime et l'épique ». Dans un flot impétueux, elle mêle les histoires, les personnages nombreux surgissent à chaque coin de page. Elle précise : « Les personnages étant nombreux, je voulais les décrire de différentes façons, par des articles de journaux, des formes légales, etc. L'Inde est un pays qui compte beaucoup de langues. Je voulais prendre tout cela à bras-le-corps, ne pas essayer de réduire les personnages mais de révéler leur complexité… » « Le Ministère du Bonheur Suprême », c’est le grand roman de l’épopée et de l’intime. Un texte magnifique.

Une fois encore, Arundhati Roy applique un principe d’écriture qu’elle utilisait voilà déjà vingt ans pour son entrée en littérature : « Rien n’est trop petit pour mériter d’être mentionné, rien n’est trop grand qui doive effrayer ». En près de 550 pages, c’est la promesse d’un voyage immense avec départ « à l’heure magique où la lumière survit au soleil ». Le Vieux Delhi, la métropole nouvelle qui est aussi la capitale du pays-continent,… on ira aussi dans la Vallée du Cachemire et dans les forêts de l’Inde centrale, là où guerre et paix sont interchangeables et où, de temps à autre, le retour à « l’ordre » est déclaré. « Comment écrire une histoire brisée ? En devenant peu à peu tout le monde. Non. En devenant peu à peu tout », lit-on encore. Dès les premières pages de ce « Ministère du Bonheur Suprême » que certains, surtout chez les Anglo-saxons, ont présenté comme un « livre sans histoire », on trouve des airs de parenté avec la folie version Gabriel Garcia Marquez et avec le conte merveilleux façon Salman Rushdie. Avec Arundhati Roy, ça bouillonne de détails, d’extravagances, d’entrecroisements, de passion, d’allégories, de métaphores…
Tout a commencé à Dehli, on rencontre Aftab. Un spécimen rare puisqu’il possède les caractéristiques masculines et féminines. Ses parents voulaient un garçon, ils veulent le faire opérer mais lui, il se sent femme. Un jour, il entre dans la Maison des Rêves, c’est là que vivent les Hijra, ces hommes habillés en femme. Aftab va devenir Anjum. D’un genre, l’autre… À 46 ans, Anjum quitte la Maison des Rêves, s’installe entre deux tombes dans le cimetière derrière l'hôpital, y dort sur un tapis persan qu'elle déroule la nuit, y construit une chambre d’hôte ouverte aux hommes et aux animaux. Le rêve d’Anjum : être mère… Elle va aussi découvrir qu’un être humain peut en aimer un autre. Dans ce texte ravageur et au long cours, Arundhati Roy en profite pour faire un zoom sur l’Inde d’aujourd’hui, prise entre les traditions et la modernité. Une Inde avec l'état d'urgence, une presse censurée, des musulmans emprisonnés et même stérilisés, les émeutes, les massacres en représailles, l'insurrection au Cachemire, la fuite mortelle de l'usine de pesticides de Bhopal avec ses milliers de morts… Dans cette Inde, on y croise aussi des personnages comme S. Tilottama, surnommée « Tilo », une ancienne étudiante en architecture qui consacre sa vie aux combats pour la liberté et fuit en permanence.
Dans « Le Ministère du Bonheur Suprême », allégrement, on passe de l’amour au cri, des larmes au rire. On y fréquente des personnes brisées mais l’amour n’est jamais très loin, pour les aider, voire les sauver. On y savoure des plaisirs d’écriture et de poésie- exemple : « Elle laissait la blessure traverser ses branches comme une brise, et de la musique de ses feuilles bruissantes elle tirait un baume pour apaiser la douleur ». On y entend encore et encore ce qu’assure un des personnages : « Seuls les mots sont libres »…

Le Ministère du Bonheur Suprême
Auteur : Arundhati Roy
Editions : Gallimard
Parution : 4 janvier 2018
Prix : 24 €