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Theodore Weesner : un roman noir psychologique et initiatique, sensible et émouvant

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Polars Mis à jour : lundi 1 février 2016 17:21 Affichages : 1348

Le voleurPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ Theodore Weesner… Qui ? Cet inconnu au bataillon des auteurs a pourtant été best-seller. "Le Voleur de voiture" est le premier ouvrage de Theodore Weesner, né en 1935, dans le Michigan. Paru aux Etats-Unis, en 1972, il a été vendu à l’époque à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Comme le fut John Kennedy Tool (« La Conjuration des imbéciles »), sauvé de l’oubli de justesse (après son suicide pour ce dernier). La grande Joyce Caro Oates, elle-meme, a remarqué ce premier roman écrit par un homme de… 79 ans, peu avant sa mort, le 26 juin 2015. Un roman considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature américaine.) Inédit en France, "Le Voleur de voitures" est sans cesse réédité, aux Etats-Unis, en Angleterre, au Japon, en Allemagne, en Roumanie, et récemment en Italie. Les droits du roman ont été achetés l’an dernier par le cinéma. Chez nous, la jeune maison d’édition Tusitala, a eu la bonne idée de publier cette œuvre singulière, datant du début des années 70, mais qui n’a pas pris une ride.

Largement inspiré de la jeunesse de l’auteur qui, comme Alex, découvrit la lecture en maison de correction après avoir été arrêté au volant d’un véhicule qui n’était pas le sien, « Le Voleur de voitures » arrive à créer un personnage universel, un adolescent paumé qui sombre dans la délinquance sans même en avoir conscience. Il s’embourbe mollement, espérant se faire arrêter pour que quelque chose vienne, enfin, perturber son existence morose. On pense à l’adolescent solitaire, créé par J.D Salinger, dans « l’Attrape-cœur », revisité par Kerouac, qui aurait écrit la jeunesse de son ami Neal Cassady (le roi des « Beatniks »), voleur de voitures lui-même, à l’instar d’un autre ancien délinquant passé par les maisons de corrections, Edward Bunker (« Aucune bête aussi féroce »). Bref, c’est du noir. Violent psychologiquement, plus que physiquement.
Mieux vaut ne pas être déprimé pour entamer ce roman au rythme envoûtant. Mais au ralenti… Pas de courses poursuites, ni de cavalcades sexuelles ou de grands discours. On est chez les taiseux.  Alex, seize ans, vient de voler sa quatorzième voiture. Pas pour la revendre ou se lancer dans un trafic, non, juste pour conduire, s’évader d’un morne quotidien coincé entre une scolarité dont il s’est totalement désintéressé et une famille éclatée – un père alcoolique ouvrier chez Chevrolet, une mère partie ailleurs en emmenant avec elle son petit frère. En suivant l’inexorable coulée de ce personnage qui perd pied, Theodore Weesner tresse un roman initiatique sensible et émouvant sur les relations père-fils, sur l’apprentissage de l’amour à l’adolescence, la recherche du frère perdu et la fin de l’enfance.
A mi-chemin entre le roman noir et le roman d’apprentissage, Alex, l’anti-héros de ce roman « pour la jeunesse » a effectivement été comparé à « un Holden Caulfield en col bleu ». Mais sans son humour décalé. Car, une fois encore, le style lorgne davantage vers un Larry Brown, auteur de « Joe », qui savait décrire ces gens de peu, aux prises avec l’alcool et le monde du travail à la chaîne. Disons, si on doit absolument le qualifier, qu’il s’agit d’un roman noir psychologique, où les rapports père-fils, empesés par la pudeur mal placée, ont rarement été aussi bien décrits. Quant à la mère… Son absence est plus forte que sa présence, comme dirait Proust. On la devine dingo, alcoolo, perverse, voire nymphomane. Tout est dans le non-dit. La fameuse théorie de l’iceberg, évoquée par Hemingway : la partie immergée étant plus importante que celle émergeant. Depuis ce premier roman, Theodore Weesner a écrit huit autres livres – le dernier a paru en avril aux Etats-Unis – et ses nombreuses nouvelles ont été publiées dans le New Yorker, Esquire ou Best American Short Stories. Il s’est éteint le 26 juin 2015, à l’âge de 79 ans.

Le voleur de voitures de Theodore Weesner
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé.
419 p, 23 euros, Editions Tusitala