Pauline

Le vide : un pavé brillant jeté dans la mare d'une société de spectacle exaltée dans son complexe de toute-puissance

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Polars Mis à jour : samedi 21 novembre 2015 00:23 Affichages : 1338

Le videPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Un psychologue, un policier, un PDG, et nombre d'autres personnages de bords aussi divers et sans lien social apparent, se retrouvent imbriqués dans une terrifiante chute dans le vide de l'existence. Qu'est-ce qui relie tous ces gens entre eux, tels cette ménagère meurtrière de sang-froid, ce très jeune garçon terré dans un mutisme post-traumatique, ce père veuf qui ne comprend rien à sa fille, ce type qui rêve de devenir une star, ce libertin blasé, cet animateur télé adulé? Une même intrigue folle...ment réaliste, celle qui concerne toute notre civilisation et se formule variablement ainsi: comment ne pas s'ennuyer? quel sens donner à la vie? où trouver encore de l'intensité? Le tout sur fond d'enquête criminelle, dont les pistes sont brouillées d'emblée, avec une structuration par chapitres originale puisque ceux-ci nous sont délibérément proposés dans le désordre de leur chronologie.
Mais le lecteur sortira de ce livre autrement bousculé dans son confort ordinaire que par cette mise en page surprenante: ça commence comme un thriller, ça continue comme une comédie grinçante, ça finit comme une tragédie. Pascal Senécal réussit un roman très noir avec "Le Vide", tenant de bout en bout son lecteur en haleine autour d'une question clé: que ne serait-on pas prêt à faire pour connaître son heure de gloire et d'ivresse?
La manipulation littéraire à laquelle le romancier excelle ainsi au long de l'intrigue a pour but d'en désigner une autre, celle qui est au coeur même de l'histoire, bien plus glaçante que les ficelles avec lesquelles un brillant écrivain de thriller divertit l'attention de ses lecteurs à la façon des illusionistes, puisqu'il s'agit d'une manipulation médiatique de toute une population à des fins machiavéliques. Imaginez: un animateur de "reality show" use de son pouvoir charismatique en intrumentalisant son public pour répondre à sa propre angoisse du vide.
Le récit, résolument réaliste, confronte le lecteur à la médiocrité crue et à la violence gratuite du citoyen lambda ou du quidam propre sur lui mais capable du pire ainsi que l'illustrent certaines scènes nauséeuses, voire insoutenables aux âmes sensibles. Bien sûr on se rappelle lire ici un roman, mais la fiction inquiète car elle n'a rien, dans les faits, d'impossible, pour plusieurs raisons : notre société use et abuse de la dissimulation dans la communication, surinvestit les domaines psychiques de l'illusion et du fantasme sur un mode transgressif à souhait, connaît une crise idéologique aux conséquences graves et soumet ses membres à la course avide à la satisfaction via la surconsommation. Voilà en tout cas un objet de désir qui ne décevra pas notre soif d'émotions: "Le vide "est un beau pavé de 736 pages remplies de stimuli captivants et surtout jeté dans la mare d'une société du spectacle exaltée par son complexe de toute-puissance.

Le vide

Auteur: Patrick Senécal
Editions: Fleuve
Parution: 12 novembre 2015
Prix: 22,50 euros