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Eric Maravélias et Mattias Köping : deux romans noirs plus noirs que le désespoir

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Polars Mis à jour : dimanche 3 mars 2019 17:23 Affichages : 262

manufactirierPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Âmes sensibles, s'abstenir... Pour un peu, "Le Manufacturier", de Mattias Köping, ferait presque passer les romans les plus sanglants de James Ellroy pour des bluettes à l'eau de rose, tant le niveau de violence et d'horreur atteint les limites du lisible. Son premier roman, "Les Démoniaques", publié il y a deux ans aux controversés éditions Ring (qui portent bien leur nom), était déjà bien sombre mais ne lui servit que d'échauffement. On n'ose imaginer comment il pourra aller plus loin dans la description de la plus sauvage et sanguinaire bestialité. Bref, si vous aimez les polars qui sentent les tripes et le sang ; si vous kiffez de voyager aux confins les plus abjectes de l'âme humaine, jetez-vous sur Köping. Il y décrit un monde sans pitié. L'implacable réalité des pires meurtriers et autres guerriers de l'apocalyps

Vous ne trouverez pas chez Köping d'effets de plume, à la Dantec et/ou DOA. Lui, ce qu'il cherche, comme en boxe pied-poing - qu'il pratique, dit-on- c'est l'efficacité. Et il faut bien reconnaître que ça fonctionne. C'est bien ficelé. Au début, on se demande où il veut en venir, à zapper de la banlieue Havrais, et ses petites frappes et autres minables dealers, confrontés à l'efficacité du capitaine de police Vladimir Radiche, dit « Zéro » (parce qu'il a la boule à... mais ne pas lui dire, parce que ça l'énerve) et les règlements de compte, a posteriori, entre croates, ex-oustachis (que les SS nazis trouvaient trop violents pendant la seconde guerre), et anciens paramilitaires serbes, recyclés dans le trafic de drogue... Mais il retombe sur ses pattes.
Rappel des faits : le 19 novembre 1991, une poignée de paramilitaires serbes massacrent une famille à Erdut, un village de Croatie. Laissé pour mort, un garçonnet échappe aux griffes des tortionnaires, les Lions de Serbie. Un quart-de-siècle plus tard, l'avocate Irena Ilić tente de remonter la piste jusqu'à la tête du commando, le sinistre Dragoljub (qu'est-il devenu ?). Le 1er avril 2017, les cadavres d'une femme et de son bébé sont retrouvés dans la banlieue du Havre, atrocement mutilés. Niché dans le dark Web, un inconnu sous pseudonyme (le Manufacturier) revendique le double meurtre et propose les vidéos de ses crimes à la vente sur son site Internet... Le singulier capitaine de police Vladimir Radiche, cité plus haut, qui était pourtant sur une autre affaire, sent qu'il y a anguille sous roche et s'empare de l'affaire du plus horrible serial-killer jamais vu en France, et même en Europe. Vous l'aurez compris, les deux investigations vont se percuter avec une violence inouïe, jusqu'à ressusciter des fantômes terrifiants du conflit yougoslave. A lire si vous avez le cœur bien accroché et ne souffrez pas de la phobie des rats...

Au nom du pèreAutre deuxième roman très attendu (à la Série Noire, cette fois), celui d'Eric Maravelias (A 57 ans) : "Au nom du père", fait davantage penser aux Affranchis (à la française), de Martin Scorsese, façon « Beaux Voyous » à la Audiard, mais sans l'humour. Il est aussi question de trafics de drogue, univers glauque que Maravélias décrivait à merveille dans l'excellent "La faux soyeuse", où il se basait sur son vécu d'ex accro à l'héroïne, qu'il fut, pour y développer son talent d'écrivain/poète, en prose, froidement juste car réaliste. Il se sert à nouveau de ces vingt années d'expérience, passées à côtoyer les toxicos et les dealers de la banlieue parisienne, pour écrire son premier roman d'imagination... Enfin presque, parce que Maravélias, comme Köping, sait de quoi il parle, notamment quand il se lance dans le langage de la rue. Il fait moins dans le manouche que Köping, mais livre de beaux effets de style pour décrire Paris et sa zone, en 2023, époque où des gangs de « hyènes », menacés par les « migrants », tentent de concurrencer les vieux caïds à l'ancienne de la Milice, pour leur chouraver leur secteur.
Ici aussi, flash-back : nous sommes en Macédoine en 1998. Le Macédonien Dante et l'Albanais Falcone discutent dans une somptueuse demeure au bord d'un lac. Le premier charge le second de former « aux « affaires » son fils Alkan, qu'il n'a pas reconnu. Plus de vingt ans après, Dante (Duzha) a quitté la Macédoine en raison des bouleversements politiques que connaît le pays. Ils se retrouvent dans un Paris au bord de la guerre civile (ça vous rappelle quelque chose ?), gangrené par les crimes et les trafics. La violence est partout, entraînant inexorablement les personnages de cette « tragédie moderne » vers un destin tragique ». Le secret de famille va nourrir les rancœurs et les haines les plus enfouies. Bla bla bla... Tous les codes du roman noir sont là : les « filles » font de la figuration. Forcément, elles sont traitées comme des chiennes (normal, ce sont toutes des p...) et l'amour (donc la faiblesse) n'a pas sa place au milieu de cet étalage de testostérone, où tout le monde se rudoie, se parle mal, se déteste et se trahit à la première occasion. Comme chez Köping. Sauf que cette fois la mayonnaise ne prend pas. Pour preuve, la scène où Cristal meurt en chantant (désolé de spoiler car c'est poilant...). Très cinématographique mais bon. Niveau Marion Cotillard quand elle meurt dans Batman !
Les meilleurs passages d'"Au nom du père" sont ceux où Maravélias décrit le pays dévasté par la « crise », où l'état d'urgence provisoire et les lois martiales ont été décrétés, sans dates de fin : l'essence est rationnée  et le centre de Paris réservé aux privilégiés titulaires d'un « pass ». Egalement quand il évoque la cité de béton et de verre du Grand Paris sous la dictature de l'argent. Pour le reste, on se perd dans l'histoire, tant le nombre de personnages est important : outre Dante, Falcone et Alkan, il y a Norheq, Slaig, Bobby, Karsher, Tony, Rosy, Cristale, Boris, Moustique, Zoé, Lili, Baptiste... Soit une bonne vingtaine. Comme chez Tolstoï, nous direz-vous, mais au XXIe siècle, ça ne le fait plus. Maravélias est meilleur avec les seconds rôles, comme « Moustique » et Boris, les petites mains, parce qu'il éprouve manifestement un semblant d'empathie pour les « petits », qui ont du cœur. Il n'est évidemment pas du côté des forts. Au contraire de Köping... Or donc, Eric Maravélias a, semble-t-il, eu du mal à retrouver la grâce et l'inspiration créées dans "La faux soyeuse", un quasi chef-d'œuvre, du genre, il faut dire. Mais tel un boxeur (qu'il pratique lui aussi, en anglaise, cette fois), il se bat jusqu'au bout du livre et l'emporte aux « poings », alors que son premier roman nous avait mis K-0. Le troisième livre/combat (s'il y en a un), sera le moment de vérité. Eric Maravélias sera-t-il l'homme d'un seul grand livre (ce qui est déjà énorme) ?

Au nom du père
Editions : Gallimard Série Noire
Auteur : Eric Maravélias
373 pages
Prix : 21 €,
Parution : 14 février 2019

Le Manufacturier
Editions: Ring
Auteur : Mattias Köping
548 pages
Prix : 21, 90 €
Parution : 25 octobre 2018