Pauline

Paris dans les pas de Patrick Modiano : un marcheur dans la ville…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : dimanche 21 avril 2019 22:04 Affichages : 721

modianoPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Parfois, là au détour d’une rue, on voit une silhouette. Longue, longiligne. Peut-être a-t-on eu, là, une vision… Et si cette silhouette, furtive, était celle d’un promeneur solitaire, d’un promeneur en mots, phrases et livres ? on croit l’avoir vu place Saint-Sulpice, ou peut-être à Montparnasse- et si c’était quai Conti, en bord de Seine tout près de l’Académie française ? Paris, Paris… La capitale française qui va et vient au fil de l’œuvre de Patrick Modiano, 73 ans, vingt-huit romans parus à ce jour et, entre autres récompenses, le prix Goncourt 1978 et le prix Nobel de littérature 2014…  

Rarement, une ville n’est présente dans l’œuvre d’un écrivain comme Paris peut l’être dans les écrits de Patrick Modiano. Ecrivain pour qui la capitale française n’a pas le moindre secret, Gilles Schlesser s’est plongé dans tous les textes du prix Nobel de littérature 2014. Et nous offre ainsi un livre éblouissant, simplement titré « Paris dans les pas de Patrick Modiano ». En mots bien choisis et images d’archives, voilà donc une délicieuse invitation au voyage, à la promenade. En onze chapitres, Schlesser décrypte, décode le Paris modianesque. Un Paris qu’on entend dans une chanson de Malcolm McLaren avec Catherine Deneuve en 1994 : « Barman dans le shaker, d'abord de l'élégance / Un trait de Sacré-Cœur et deux doigts de Doisneau / Une Piaf, quelques moineaux et Joséphine Baker… » Ça, c’est Paris. Le Paris de Modiano… Début de l’histoire à Saint-Germain-des-Prés, là où, disait la chanson, « il n’y a plus d’après »… On enchaîne à Montparnasse, puis les 7ème et 15ème arrondissements, le centre, les Champs-Elysées, la Madeleine, les 16ème et 17èmes arrondissements, Pigalle, Montmartre et on termine dans le 12ème arrondissement…
Dans une belle introduction, Gilles Schlesser rapporte une confidence de Patrick Modiano datant de 2007 : « Le Paris où j’ai vécu et que j’arpente dans mes livres n’existe plus. Je n’écris que pour le retrouver. Ce n’est pas de la nostalgie, je ne regrette pas du tout ce qui était avant. C’est simplement que j’ai fait de Paris ma ville intérieure, une cité onirique intemporelle où les époques se superposent et où s’incarne ce que Nietzche appelait ‘’l’éternel retour’’ »…
Dans les romans de Modiano, Paris est une fiction. Un rêve, aussi. Une réalité, parfois… Le temps de l’Occupation, les années 1939-1945, c’est selon lui la « nuit originelle ». Le marché noir, les gestapistes, les rondes de nuit… Flottent les souvenirs d’autres écrivains : Honoré de Balzac, André Breton, Eugène Sue, Georges Simenon, eux aussi, ont écrit Paris. Mais Patrick Modiano, lui, se tient à travers ses vingt-huit romans dans un Paris « intra muros »- ce qui lui fait confier : « J’ai l’impression d’être tout seul à faire le lien entre le Paris de ce temps-là et celui d’aujourd’hui, le seul à me souvenir de tous ces détails »… Et Gilles Schlesser, de conclure la promenade parisiano-modianesque : « Le Paris de Modiano est le Paris de l’absence. Si le nom des rues est omniprésent, ce n’est qu’un trompe-l’œil. Derrière les façades, il n’y a que du vide »… et tous les romans de Patrick Modiano qui font de Paris, une fête !

Paris dans les pas de Patrick Modiano
Auteur : Gilles Schlesser
Editions : Parigramme
Parution : 24 janvier 2019
Prix : 18,90 €

Cinq lieux entre Rive gauche et Rive droite…

15 quai de Conti-6ème arrondissement Première étape du « circuit Modiano » : le domicile de la famille. Dans « Livret de famille » (1977), on lit : « A la fin d’une journée de juin 1942, par un crépuscule aussi doux que celui d’aujourd’hui, un vélo-taxi s’arrête, en bas, dans le renfoncement du quai Conti, qui sépare la Monnaie de l’Institut. Une jeune femme descend du vélo-taxi. C’est ma mère. Elle vient d’arriver à Paris par le train de Belgique ». Là, à deux pas de l’Académie française, Patrick Modiano y sera conçu puis y grandira. L’appartement familial est évoqué dans plusieurs romans, dont « Livret de famille » (1977), « Un cirque passe » (1992), « Un pedigree » (2005) ou encore « Une jeunesse » (1981) où l’immeuble tient un rôle fort au dessus de la Seine, « ce fleuve qui marquait la frontière entre deux villes qui n’avaient rien en commun ».

28 rue de l’Aude- 14ème arrondissement Une petite impasse dans le sud parisien. A proximité, la place Denfert-Rocherau, le parc Montsouris et la Cité universitaire où Patrick Modiano a habité un temps. Dans cette impasse, deux narrateurs modianesques ont vécu, deux Jean (le premier prénom de Modiano !), l’un Jean Bosmans dans « L’Horizon » (2010), l’autre y louait une chambre dans « L’Herbe des nuits » (2012)- extrait : « « On ne retourne pas souvent dans les quartiers du sud. C’est une zone qui a fini par devenir un paysage intérieur (…) Je ne suis jamais revenu rue de l’Aude. Sauf dans mes rêves ».

93 rue Lauriston- 16ème arrondissement L’ouest parisien, c’est Neuilly- Auteuil- Passy. Quartiers chics de la capitale. Là où, pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Gestapo allemande avait installé son siège surnommé « la Carlingue »- au 93 rue Lauriston… Une adresse que l’on retrouve dans « La Ronde de nuit » (1969) et surtout dans « La Place de l’étoile » (1968). Y sévissaient les « vizirs sanguinaires Bonny et Laffont ». Celui-ci, dénommé « le Khédive », était le patron de la Gestapo française et associé à Pierre Bonny, dénommé Pierre Philibert. Dans « Paris dans les pas de Patrick Modiano », Gilles Schlesser rappelle : « Les deux hommes écument Paris : marché noir, torture, pillage et trafic d’or et de bijoux volés aux Juifs principalement. Pendant plusieurs décennies, Modiano cherche, en vain, à éclaircir la nature des liens éventuels entre son père et ‘’la bande de la rue Lauriston’’ ».

11 rue Coustou- 18ème arrondissement A l’ombre des murmures, la rue Coustou relie le boulevard de Clichy et la rue Lepic. A proximité, la place Blanche… Dans « La Petite Bijou » (2001), Thérèse- la jeune fille du titre du roman, suit sa mère (en fait, on ne sait pas trop si c’est vraiment sa mère) à travers Paris. Rue Coustou, les souvenirs reviennent : « Et le premier soir, j’ai pensé que ma mère avait peut-être habité la chambre dans laquelle je me trouvais. C’est donc le soir où je cherchais à louer une chambre et où j’ai vu l’adresse dans le journal, 11 rue Coustou, que le déclic s’est produit », et aussi : « La nuit, quand je rentrais seule et que j’arrivais au coin de cette rue Coustou, j’avais brusquement l’impression de quitter le présent et de glisser dans cette zone où le temps s’était arrêté ». Cette rue Coustou, on la retrouve également dans « Rue des Boutiques Obscures » (1978), « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » (2014) et « Remise de peine » (1988)- Modiano y confie avoir vécu à 20 ans dans « une chambre, rue Coustou, près de la place Blanche ». C’est même là qu’il a écrit son premier roman.

Place Dancourt (aujourd’hui, place Charles-Dullin)- 18ème arrondissement A proximité, Pigalle et le Sacré-Cœur. Ici, c’est Montmartre avec le charmant Théâtre de l’Atelier. La place Dancourt (ainsi nommée de 1825 à 1957) tient un grand rôle dans le final d’« Un pedigree » (2005). Un soir de juin 1967, Patrick Modiano évoque un soir de juin 1967, « dans le petit appartement de quelqu’un » dont il n’a jamais retrouvé le nom. « Ce soir-là, je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. »