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Explorateurs, touristes et autres sauvages : Jean Talon ou la recherche des Mondes Perdus

Écrit par Valérie Morice Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : mercredi 13 mars 2019 17:17 Affichages : 138

explorateursPar Valérie Morice - Lagrandeparade.com/ Qu’ont donc en commun les 16 explorateurs dont Jean Talon trace le portrait dans son recueil « Explorateurs, touristes et autres sauvages » paru aux Editions Plein Jour ?

Un goût certain pour l’aventure et l’inconnu, au risque d’y laisser leur peau ou de ne jamais en revenir vivant.
A l’issue des découvertes entreprises au 16ème siècle par des navigateurs tels que Christophe Colomb, Jacques Cartier ou Amerigo Vespucci, et du mythe du bon sauvage qui en a découlé, cette Nature va observer au fil des siècles (ici Jean Talon débute son récit en 1527), des défilés de voyageurs-explorateurs mus par des motivations les plus diverses, provoquant dès lors « des rencontres pleines de farces et de malentendus », relevant parfois de l’absurde.
Dans son roman basé sur des journaux de bord, des comptes-rendus de voyage ou rapports ethnologiques et anthropologiques, Jean Talon décrit avec beaucoup d’humour et d’ironie ce que l’on pourrait appeler les mythes collectifs, des « mythes de la population reculée » qui vont au fil des siècles nourrir la pensée de l’Occident. Il rappellera par la même occasion que sans ces précieux rapports, « Les Voyages de Gulliver » n’aurait probablement pas vu le jour.
Des Papous de la Nouvelle-Guinée, en passant par les Indiens de Tombouctou, la Sibérie ou le Paraguay, il nous narre des anecdotes croustillantes et gratinées, dont la pratique du cannibalisme est souvent le point commun bien qu’à différentes fins : cela s’étend du cannibalisme comme moyen de se nourrir, au cannibalisme funéraire ( dit « endocannibalisme » : les indigènes mangent les morts de leur tribu, devenant ainsi un véritable cimetière ambulant, ceci afin d’éviter « que les âmes des défunts restent dans les parages »).
Les blancs sont perçus comme des sorciers ou des démons, intéressés par la colonisation des terres, la gloire et l’argent, même si la plupart du temps leur but était de protéger ces populations de la colonisation et de les préserver de toutes cultures occidentales. Certains deviennent, sur le base de malentendus expliqués par la barrière de la langue et des dialectes propres à chaque tribu, des Dieux guérisseurs (coup de chance inexpliqué), des objets sexuels, ou des bons samaritains, s’octroyant la liberté de ramener de leurs périples des indigènes (naissance des zoos humains) afin d’étudier leurs réactions face à la ville.
Darwin passera par-là jetant ainsi ses bases de la théorie de l’évolution selon laquelle « l’être humain peut s’améliorer contre son gré, grâce à la culture ».
On apprendra que la Nouvelle-Guinée, par la pratique de certaines mœurs sexuelles (avérées ou non) sera considérée comme l’Ile de l’Amour durant les années 80 avec l’apparition de l’éco-tourisme, et que le baiser esquimau se pratique avec le nez, car la bouche des femmes qu’elles utilisent aussi bien pour rincer la vaisselle, enlever les croûtes de glace des bottes de leur mari ou nettoyer les fesses de leur bébé, vous l’aurez compris n’a rien d’attirant.
Il existe encore au 21ème siècle des peuplades qui refusent la proximité avec le monde Occidental : fin 2018, un pseudo aventurier Américain avait été tué en foulant le sol de l’Ile des Sentinelles, croyant pouvoir entrer en contact avec ses habitants. Les autorités indiennes avaient alors justifié leur acte comme unique but de se protéger des maladies que cet homme aurait pu rapporter, leur système immunitaire n’étant pas adapté aux infections venant de l’extérieur.
Ce roman est un vrai petit bijou qui donne envie de se remettre à lire du Michel Fournier (« Vendredi ou les limbes du pacifique ») ou du Bernardin de St Pierre (« Paul et Virginie »).
Par-dessus tout, c’est un roman accessible à tous, car écrit avec beaucoup de simplicité.
Directeur de collection aux éditions Quodlibet, rédacteur en chef de la revue « Il simplice », membre de l’Oulipo italien, Jean Talon est aussi traducteur de Georges Perec et Henri Michaux.
« Explorateurs, touristes et autres sauvages » est son premier livre traduit en français.

Explorateurs, touristes et autres sauvages
Auteur : Jean Talon
Editions : Plein Jour
250 pages
Prix : 16,00 €
Parution :22 février 2019