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Sophie Chauveau : un portrait admirablement romancé d'Edouard Manet

Écrit par Catherine Verne Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : samedi 21 mai 2016 14:06 Affichages : 2154

ManetPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ On traverse un atelier en émoi. On enjambe les gravats du chantier haussmannien. On essuie les plâtres de la Commune, on assiste au bricolage effervescent de la Troisième République. Y soulevant bruyamment de la poussière, l'impressionnisme se dégage des carcans académiques. Tout autour de Manet est affaire d'agitation où s'ourdissent, laborieusement et dans la fièvre, mille entreprises, jusqu'à sa propre réussite sociale, artistique ou en amour. Si tant est que la satisfaction d'une pleine réussite fasse partie des plans de la providence pour cet homme secret, tiraillé par ses contradictions et épris d'intensité toujours renouvelée. Car le secret l'entoure, et d'abord dans son intimité: il porte sur les fonds baptismaux la chair de sa chair, fruit volé d'une relation illicite, fils dont il ne reconnaît pas officiellement la paternité. Ce halo mystérieux qui l'auréole relève aussi de l'aura quand il s'étend au milieu artistique, l'érigeant en l'icône incomprise et boudeuse qu'on sait de l'impressionnisme.

 

Sophie Chauveau sait admirablement romancer ce parcours heurté et ingrat de l'artiste. Aussi suit-on à perdre haleine Manet courant après la reconnaissance du milieu des Beaux-Arts après avoir manqué de celle de son père, quand ce n'est pas après les jolies femmes. L'auteur nous met en scène le peintre dialoguant avec Proust ou Degas, pour notre plus grand ravissement. On s'y croirait. Ce n'est pas une biographie dans ce que l'exercice peut recéler d'artifices grossiers ou de mises au point après coup: on vit l'instant impromptu cueillant Manet en quête d'ancrage, on se trouve embarqué dans une suite d'epoché vibrante comme un tourbillon, un de ces remous ouvertement houspillés par le marin d'eau douce, secrètement applaudis par l'impénitent transgressif.
On appréciera la délicatesse inspirée de l'initiative ici: ne pas essayer de lever ce secret, comme on se proposerait de résoudre une énigme, mais en proposer le traitement réservé aux mystères, ces mondes impénétrables que ne saurait épuiser le quadrillage biographique d'une dissection obscène. Ne rien prétendre, peindre seulement ce qui est, et pour le donner à voir. Au fond Sophie Chauveau peint Manet nu et seul, aussi nu et seul que tous les personnages du peintre ont pu l'être, livrés au regard dans leur dignité opaque et franche. Elle s'approche du silence en littérature comme Manet le fit, à ses yeux, en peinture. Ce livre a la beauté de l'oeuvre d'art. C'est pourquoi aucune illustration des peintures n'y a été annexée peut-être, celle que d'aucuns réclameront, pour socle, rampe ou balise, les préservant de pas glisser dans l'inconnu sans filets. A l'instar de la vraie vie, rien ici ne vient vous éviter le vertige, il faut y entrer neuf et ingénu, pour bien frémir de joie sous l'oeil sans indulgence d'"Olympia". Seuls les meilleurs biographes excellent à ce virtuose exercice.

Manet.Le secret.
Auteur: Sophie Chauveau
Editeur: Folio
Parution: 8 avril 2016
Prix: 8,20