Pauline

Odile, Laurent, Marc, Catherine et Brigitte Terzieff : Les Terzieff, toute une histoire!

Écrit par Claude Bardavid Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : jeudi 28 novembre 2019 14:37 Affichages : 161

TerzieffPar Claude Bardavid - Lagrandeparade.com/ Durant les mois qui suivirent la mort de son frère Laurent, Catherine Terzieff n’a cessé de s’interroger sur sa famille devenue chaotique et bancale. En cours d’écriture, elle prend conscience de la fabuleuse histoire d’amour qui liait leur mère à Laurent et l’emprise qu’elle avait sur lui comme sur eux tous. En fond de tableau, la mort tragique de la sœur aînée Odile fut un véritable séisme pour chacun d’eux. Il est apparu à Catherine Terzieff que leur enfance commune sous la direction d’une mère puissante qui se voulait avant tout « mère d’artistes », avait amplement influencé la carrière de Laurent Terzeff et ses choix artistiques. Ce récit, écrit par Catherine Terzieff, est la saga d’une famille qui souffrit d’une évidente tendance à vivre en vase clos.

Comment avez-vous réussi à trouver votre place dans cette fratrie composée de trois sœurs et deux frères ?

Catherine Terzieff : J’avais une place de reine, extraordinaire, car je n’étais pas la dernière et je n’étais pas l’aînée. Odile, l’aînée en a certainement bavé, comme Brigitte la dernière que ma mère ne voulait pas lâcher. C’est terrible pour une mère de lâcher son dernier enfant. Et donc moi, j’étais la quatrième. Oui, je peux le dire, on vous oublie, on vous laisse tranquille et alors tout marche bien.

Il y a dans cette fratrie une place toute particulière qui est portée à Laurent Terzieff…

C. T. : Evidemment…

Votre mère lui porte une sorte d’amour inconditionnel …

C. T. : Oui, c’était un amour de cœur, un amour de tête, plus qu’un amour maternel, cela j’en suis persuadée. Et d’ailleurs, il s’est choisi comme compagne une personne, Pascale de Boysson, qui était d’une certaine manière, un double de notre mère. Elle en était très consciente, et le théâtre a été en quelque sorte leur enfant… Quand elle a disparu, Laurent a été perdu. C’était une deuxième mère qui l’abandonnait. Mon frère m’a toujours répété : « Mais tu comprends, je ne pensais pas qu’elle partirait avant moi… » A ce moment-là, j’ai cru qu’on allait le perdre car il ne s’alimentait plus du tout. Il s’enfermait chez lui et ne sortait que pour jouer. Exigeant sur le plan intellectuel, il montait des pièces qui parlaient à l’âme.

Comment était-il avec vous ce grand frère ?

C. T. : Très protecteur avec moi, comme d’ailleurs avec son jeune frère Marc. Ils se disputaient tous les deux notre mère sans arrêt ! C’était d’une telle évidence ! Mais moi, j’étais la petite sœur et je tenais toujours à être la petite sœur. Dans ses papiers, j’ai retrouvé ce petit mot que je trouve très beau : « Ma sœur me gonfle, mais m’aide à vivre… » Laurent était un être très doux et très respectueux.

Vous parlez dans votre livre de famille hémiplégique en faisant référence à l’image paternelle. Votre père reste un véritable mystère…

C. T. : Il demeure pour moi un mystère. On disait toujours : « Papa, le mystère… » Je conserve pour lui une énorme affection et pas de reconnaissance parce qu’il avait une sacrée personnalité dans sa naïveté de penser qu’on se débrouillerait toujours. C’est vrai, on s’est toujours débrouillé ! Il était très affectueux avec nous cinq, mais il redoutait Laurent qui était manifestement le plus intelligent. Mon frère était d’une certaine manière très accusateur car il ne cachait pas qu’il trouvait scandaleux la façon dont notre père se souciait peu de notre niveau de vie. Nous l’avons beaucoup aimé notre père… Il portait en lui une séduction extraordinaire. Ma grand-mère maternelle disait de lui : « Il a une laideur intéressante… »

Laurent partageait avec Pascale de Boysson la poésie…

C. T. : Ils étaient des découvreurs de poésie extraordinaires. À une certaine époque ils ont monté des spectacles de poésie, ce qui était plutôt difficile.

Il dit à propos d’Aragon : « Il aura été le dernier pour moi à faire entendre la beauté en tant que produit pur du langage. » Quelle place tenait Aragon chez Laurent Terzieff ?

C. T. : Il portait à Aragon une admiration importante. Dans sa bibliothèque, il y avait tous les romans d’Aragon bien sûr et aussi beaucoup de poésie. Dont celle de Brecht, les gens ne le savent pas, Brecht était un très grand poète avant d’être un dramaturge.

Dans une de ses notes, Laurent Terzieff écrit à propos du poète : «  Le poète Aragon est l’image de l’homme qui, descendu au fond d’un puits, peut voir les étoiles en plein jour. » Cela pourrait-il s’appliquer à Laurent Terzieff et à sa manière d’aborder la vie ?

C. T. : D’une certaine manière Laurent s’enfermait à lui-même mais en même temps était très attentif aux autres, au monde extérieur. Mais Laurent était–il heureux ? Il l’était, de manière sûre, à un seul moment, quand sur scène, à la fin du spectacle, il recueillait les applaudissements. C’était sa récompense, non pas pour flatter son ego, mais parce qu’il avait emmené les spectateurs là où il avait voulu les emmener. Pour Laurent l’attente du public était très forte. J’ai vu des spectateurs revenir à plusieurs reprises lors de ses spectacles de poésie. On sentait qu’il y avait des pleurs, qu’il se dégageait une espèce de décharge émotionnelle… Quand des jeunes venaient le rencontrer et lui disaient : « Je voudrais faire du théâtre… » Lui, leur répondait : « Si vous croyez que vous allez apporter quelque chose à quelqu’un, allez-y ! Sinon, ça ne marche pas forcément. »

« On parle de chagrin d’enfant comme d’une petite chose »…

C. T. : C’est Laurent qui dit ça…

Un chagrin d’enfant c’est ce qu’il y a de pire, c’est une peine subie par un être sans défense… Pour l’exprimer de manière aussi forte à un âge avancé, l’a-t-il lui-même vécu ?

C. T. : Il me l’a redit souvent cette phrase. Je me souviens qu’il avait assisté depuis sa fenêtre de travail, à Bourg-Saint-Bernard à la campagne, à des jeux d’enfants. Nos enfants jouaient avec ceux du village. Quand ils s’en sont pris à l’un d’entre eux et ont commencé à sérieusement l’embêter, Laurent descend les escaliers, et dans le jardin met de l’ordre à tout ça et fait remonter l’enfant victime dans sa chambre. Il ne supportait pas ce type de comportement vis-à-vis des enfants. Mais Laurent n’a jamais été père. Quand on devient père, on apprend à se retenir et à laisser l’enfant gagner en expérience et en maturité, sinon il y a risque de le fragiliser.

Votre mère faisait de la peinture, votre père était sculpteur, Laurent acteur, Odile l’aînée voulait être danseuse, Brigitte la plus jeune est sculptrice, l’art n’a-t-il pas servi de paravent dans cette famille et occulté de vraies relations  entre vous tous ?

C. T. : Oui, certainement...

Les Terzieff - Chronique d’une famille
Auteure : Catherine Terzieff
Editions : L’Harmattan
Parution : 16 janvier 2019
Prix : 20€