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« J’ai oublié » de Bulle Ogier : souvenirs, souvenirs…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : mardi 12 novembre 2019 21:03 Affichages : 313

seuilPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / A la comédienne aussi magique que floue, on a collé très vite une étiquette. Une belle étiquette sur laquelle on lit : fée. Alors, quand cette fée nommée Bulle Ogier, née Marie-France Thielland le 9 août 1939 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) à l’ouest immédiat de Paris, entreprend d’écrire ses Mémoires, ça commence ainsi : « J’ai oublié… » Et ça donne le titre du livre, d’un des meilleurs textes de cet automne- hiver 2019 fort justement récompensé le 8 novembre par le prix Médicis essais. « J’ai oublié le nombre de fois où j’ai déménagé chez moi, dans cet appartement où je vis depuis cinquante ans, mais je sais que j’ai toujours plusieurs cartons à défaire et placards à ouvrir, et que je ne sais toujours pas où sont ces cartons et ces meubles… »

Un livre de souvenirs, de mémoires, pas banal de le titrer « J’ai oublié »… De le dire, de le répéter, de l’écrire (avec l’aide délicate de la journaliste Anne Diatkine). « J’ai oublié de quelle manière on réussissait à tenir tous ensemble dans la petite-chambre-salle-de-bains-cuisine, puis dans la chambre et une cuisine qui ne communiquaient pas… » Au travers des mots, on perçoit la voix veloutée de Bulle Ogier, mannequin un temps chez Chanel devenue par hasard comédienne magnifique. On parcourt son CV, c’est le théâtre et le cinéma des années 1970- 1980- le théâtre et le cinéma élégants, raffinés, intelligents. Les noms des metteurs en scène et réalisateurs défilent, et ça a une sacrée gueule, comme aurait dit Léo Ferré : il y a l’Allemand Werner Schroeter, l’Espagnol Luis Buñuel, le Portugais Manoel de Oliveira, le Suisse Luc Bondy, les Français Marc’O, Marguerite Duras, Jacques Rivette et Patrice Chéreau… et aussi Barbet Schroeder, son mari de l’éternel…
Dans ces pages, celle qui a pris Bulle pour prénom en référence au surnom que lui avait donné un oncle joue avec l’oubli, aussi avec l’étrange et même le songe. Mieux : elle revendique haut et fort l’addiction à l’oisiveté. En 1971, elle a connu un succès immense avec le rôle principal dans « La Salamandre », le film du réalisateur suisse Alain Tanner. Aussi légère qu’une bulle de savon, la comédienne traverse les mois, les années avec la grâce du funambule. Le banal n’a pas place chez elle, tant dans sa vie d’enfant, de femme, de comédienne que de mère. Oui, avec Bulle Ogier, c’est bien de grâce et d’enchantement qu’il s’agit. Une grâce et un enchantement qui, même dans un conte de fée, ont leur face noire- comme la Lune. Là, ce sont trois drames. Les deux premiers : les viols, l’un par un médecin qui l’a avortée, l’autre par un commissaire de police. Le troisième : à 25 ans en 1984, la mort de Pascale, sa fille elle aussi actrice. Une tragédie pour une vie en notes et mode graves. En mélancolie et culpabilité. En légèreté, aussi, pour dire et écrire : « J’ai oublié dans quel film je dois tourner demain. Je ne l’ai pas oublié, je ne l’ai jamais su… »

J’ai oublié
Auteur : Bulle Ogier (avec Anne Diatkine)
Editions : Seuil
Parution : 19 septembre 2019
Prix : 19 €

J’ai oublié comme tout le monde le jour de ma naissance, mais j’ai toujours su que, bébé, je criais sans relâche. Si bien que ma mère me roulait dans une couverture et me déposait dans l’escalier pour ne plus m’entendre, elle n’en pouvait plus. Mais comme les voisins étaient très tolérants, ils ne disaient rien, ils supportaient mes cris. (…) Ma mère était adorable, c’était la femme la plus gentille qui soit. Plus tard, elle m’enfermait dans le placard, jusqu’à ce que j’arrête de hurler de fureur parce que je ne voulais pas dormir…