Pauline

Alma Rosé : une femme de caractère

Écrit par Dominique Flacard Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : dimanche 18 novembre 2018 09:25 Affichages : 140

Alma RoséPar Dominique Flacard - Lagrandeparade.fr/ A travers la biographie d'Alma Rosé, nous assistons à la folie meurtrière qui s'empara de l'Europe après l'accession au pourvoir d'Hitler, nous appréhendons comment les lois, peu à peu et de façon insidieuse, grignotèrent les libertés et transformèrent la vie quotidienne en Allemagne puis dans tous les pays annexés.

Alma Rosé, nièce du compositeur Gustav Malher, née en 1906 à Vienne, évolue dans un foyer chaleureux, choyée par ses parents et son frère Alfred plus âgé qu'elle. Leur père, brillant violoniste, se charge de leur éducation musicale et fera d'eux des musiciens accomplis. Alfred préfèrera la composition et le piano au violon. Ils vivent à Vienne, ville réputée pour sa douceur de vivre, son bien-être, sa « Gemütlichkeit » dans laquelle excerce le quatuor Rosé, quatuor créé et dirigé par Arnold Rosé, le père d'Alma qui jouit d'un immense prestige. Après un mariage, qui la décevra, avec le violoniste tchèque Vina Prihoda, Alma crée son propre orchestre, un orchestre féminin les Wälzer mädeln dont les prestations musicale et scénique, très appréciées, l'amènent à voyager. Elle est une femme émancipée qui gère une structure musicale de grand talent.
Tout bascule lorsque Hitler arrive au pouvoir ce dont témoignent des membres de la famille d'Arnold Rosé qui vivent à Berlin. L'antisémitisme, dont avait été protégée la ville de Vienne par l'empereur, se répand en Autriche qui est annexée après l'assassinat du chancelier Dollfus. Ni la famille Mahler, originaire de Moldavie, ni la famille Rosé ne pratiquent la religion judaïque. Ils se considèrent comme des familles assimilées. Cependant, les difficultés qui frappent la communauté juive ne les épargnent pas. Malgré son immense talent, sa réputation internationale, Arnold Rosé est démis ses fonctions à l'orchestre de Vienne. Le premier à fuir cette ambiance délétère sera Alfred, le frère d'Alma, qui se réfugie aux États-Unis avec sa femme Maria. Puis, Alma et son père gagnent l'Angleterre où des relations, des amis s'organisent pour les aider. Les difficultés financières auxquels ils sont confrontés, incitent la jeune femme à partir aux Pays Bas. Son courage, sa ténacité lui permettront de jouer dans des concerts privés. Elle subvient à ses besoins et parvient à aider financièrement son père. Les lettres qu'elle envoie régulièrement à Alfred attestent des cachets qu'elle reçoit, de ses tourments et du désespoir qui la submergent. Leur relation épistolaire lui est essentielle. Arrêtée à Dijon alors qu'elle tente de fuir en Suisse, elle sera dirigée sur le camp d'internement d'Auschwitz- Birkenau. Sa famille n'en a pas connaissance et la croit en sécurité.

Écrit à quatre mains, ce livre est le résultat d'une documentation minutieuse : lettres, articles de journaux, états civils pour ce qui concerne la première partie, puis témoignages de survivantes de l'orchestre féminin d'Auschwitz, parfois contradictoires pour ce qui concerne la personnalité d'Alma mais tous unanimes pour reconnaître que son engagement musical a sauvé de nombreuses femmes de toutes religions, de toutes nationalités. Elle recrutait elle même les musiciennes, charge lourde car elle savait pertinement que celles qui échoueraient seraient vouées à la mort, puis les formaient. Un travail acharné leur était demandé, de dix à douze heures par jour ce qui leur évitait les corvées auxquelles étaient soumises toutes les détenues. En contre partie, elles étaient mieux traitées que les autres, meilleure ration de pain, matelats corrects, soins médicaux, douches et sanitaires. La discipline qu'elle imposait à toutes, leur a permis d'oublier les horreurs auxquelles elles étaient confrontées en permanence, leur baraquement jouxtait le lieu où étaient comptés puis séparés les prisonniers dont certains étaient envoyés directement aux chambres à gaz. Outre les musiciennes, elle employait des copistes, qui devaient produire un travail clair et précis des arrangements, des relevés qu'elle-même réalisait soit de mémoire, soit à partir de transcriptions pour piano que lui fournissaient les SS. Non seulement c'était une chef d'orchestre exigeante, formatrice et pédagogue mais aussi une négociatrice auprès d'un pouvoir méprisant et brutal. L'orchestre, hétéroclite, comprenant flûte à bec, accordéon, mandolines, violons, devient un orchestre de bon niveau grâce à ce labeur acharné alors qu'elles n'étaient que deux musiciennes de haut niveau, elle-même et une autre violoniste. Il comptait pour moitié des musiciennes juives et non juives ce qui a parfois créé des tensions entre elles ( elles vivaient en huit clos), ce qui a alerté certains SS qui nourrissaient des soupçons à son égard car ils estimaient qu'elle employait trop de musiciennes juives. Sa mort, le 5 Avril 1944, reste inexpliquée : épuisement, suicide, empoisonnement, plusieurs suppositions dont aucune n'est validée à l'heure actuelle.

Par delà son destin tragique, les conditions effrayantes des détenus, l'organisation du camp sont relatées avec précision. Des relevés chiffrés concernant le nombre de personnes, hommes, femmes et enfants déportés et gazés, issus d'études réalisées par des historiens étayent les propos de Richard Newman dont les recherches, pour interroger les survivantes de l'orchestre et plus d'une centaine de personnes, ont été effectuées à partir de 1963 et ont duré vingt deux ans. Le lecteur qui referme les dernières pages de cette étude, attéré par la description des exactions commises et respectueux face à la determination d'une jeune femme qui a mis ses compétences au service de compagnes en grande détresse, se pose cette question « Pourquoi la musique ? ».

ALMA ROSÉ. DE VIENNE À AUSCHWITZ
Editions : Notes de nuit
Auteurs : Richard Newman & Karen Kirtley
Traduit de l’anglais (Canada) par Anne-Sylvie Homassel
495 pages
Parution : le 16 novembre 2018