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 La loterie : Qui perd gagne ! ...ou Lynchage ordinaire dans une petite ville tranquille

  • Écrit par : Guillaume Chérel

la loteriePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Après « Le Dahlia Noir » (de James Ellroy), Miles Hyman adapte un nouveau grand classique de la littérature américaine : « La loterie », de sa grand-mère Shirley Jackon.

Nous sommes le 27 juin, à la fin des années 40. Une loterie a lieu dans un bourg tranquille de la Nouvelle-Angleterre. Il fait beau, tout le monde se prépare et tout le monde se connait. Les visages sont fermés, l'instant semble grave. La tension est palpable. Peu de mots sont échangés. Les premières paroles apparaissent mais l'atmosphère reste pesante, lourde d'un sens qui échappe aux non-initiés. Il n’y a aucun étranger, effectivement et tous sont blancs de peau…

On dit que dans certaines villes, il avait tant d’affluence que la loterie prenait deux jours et devait commencer la veille, le 26 juin. Mais dans ce village de trois cents âmes, la loterie ne prenait pas plus de deux heures en tout. Même en commençant à dix heures, elle prenait fin à l’heure, pour que chaque membre de cette communauté, a priori paisible, puisse être rentré pour le déjeuner. Les enfants étaient toujours premiers à se rassembler. 
Mais qu'y a-t-il donc bien à « gagner » pour générer une telle fébrilité parmi les habitants ? Les visages sont fermés, et les rares paroles tendues, alors même que les dessins et les couleurs douces semblent refléter la sérénité. A l’époque de sa parution, en 1948, des lecteurs américains s'insurgèrent : « Je vous autorise à garder le silence, le droit constitutionnel vous y autorise. Mais par pitié, pourriez-vous au moins nous expliquer le message de cette satanée nouvelle. » Un autre lecteur écrit : « J'ai entendu parler de sectes loufoques, mais celle-ci m'inquiète vraiment ! ». Celui-ci interroge : « Votre histoire est basée sur des faits réels, n'est-ce pas? En tant que psychiatre, je suis fasciné par les possibilités psycho-dynamiques que suggèrent ce rituel anachronique ».
Mais au fait, qu’est-il inscrit sur les petits papiers ? Tous sont d’un blanc immaculé, sauf un, marqué d’une grand point noir… Et pourquoi les enfants ramassent-ils des pierres ? Cette nouvelle a été censurée en Afrique du Sud, ce qui a rendu très fière l’autrice initiale, qui fut ravie de constater qu'il y avait enfin des gens qui avaient compris le sens de sa nouvelle. Stephen King a dit de Shirley Jackson qu'elle n'a pas eu besoin de hausser la voix. Pas besoin de sortir les monstres du placard pour illustrer la bassesse du peuple dit « souverain ». Elle exploite, en effet, avec brio la vie quotidienne et le banal de cette période d’après-guerre, aux Etats-Unis.
On connait le travail de Miles Hyman (64 ans), en France, à la fin des années 90, début 2000, époque où il a illustré les couvertures d’une collection de polars de gare, dits aussi « Pulp Fiction », très populaire, dénommée « Le Poulpe » (aux éditions Baleine). Très inspiré de Edward Hopper (il y a pire), un univers plutôt citadin, il réussit le tour de force de faire un clin d’œil à Grant Wood (American Gothic : le couple fermier à la fourche). Bref, de mettre en scène des rednecks (« cous rouges », fermiers) de la ville… L’Amérique bigote et paranoïaque, qui a réélu Donald Trump.
On reconnait tout de suite la patte Hyman. Comme toujours, ses dessins (chaque planche est un véritable tableau) sont d’une grande finesse, et travaillés plus en angles qu'en courbes. C’est une adaptation graphique en « ralenti onirique », comme l’écrit Joyce Carol Oates, dans sa préface. Elle met l’accent sur le moment de douceur et de féminité, voire érotique, du personnage de Tessie Hutchinson, le matin de la loterie, qui se regarde dans le miroir, nue, avant de prendre un bain apaisant; comme si c’était le dernier… Les couleurs sont à la fois pâles et chaudes, éthérées, comme si nous contemplions le passé, en sépia. Les planches s'enchaînent silencieusement, de manière énigmatique.
Ce sont des images d'une Amérique rurale blanche, qui fait la chasse aux noirs et aux communistes (cf. le Maccarthisme). L’album est d’une beauté froide, glaciale. Illustrer cette nouvelle de 160 pages (tout de même), c'est du grand art. A l’époque, personne n’a semblé comprendre le sens de cette histoire étrange et oppressante. Miles Hyman, illustrateur Français d’origine américaine, est à la hauteur de ce chef-d’œuvre littéraire. Car si ce texte avait touché un nerf à vif dans cette Amérique dite « profonde », la blessure est loin d’être cicatrisée... La violence des réactions des villageois, comme des lecteurs, montrait que cette nouvelle avait éveillé un sentiment issu des tréfonds de l’humanité. Ou quand la sauvagerie n’attend qu’un prétexte absurde pour se déchaîner.

La loterie ( Nouvelle édition) 
Editions : Casterman
Auteur complet : Mile Hyman
D'après Shirley Jackson
200 pages
Prix : 26 €
Parution : 6 mai 2026 


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