Erèbe : "Nous souhaitions montrer justement ce qui, chez les réfugiés, ne les réduit pas à leur altérité."

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : jeudi 14 novembre 2019 20:22 Affichages : 638

ErebePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Dans la mythologie grecque, Erèbe est une divinité infernale née du Chaos, personnifiant les Ténèbres et l'Obscurité du domaine des Morts. Frère de Nyx (la Nuit), avec laquelle il a engendré Éther (le Ciel supérieur) et Héméra (le Jour). Métamorphosé en fleuve pour avoir secouru les Titans, ennemis de Zeus, il donne ensuite son nom à une région des Enfers où passent les âmes des défunts, située entre le monde des vivants et l'Hadès...

A la genèse du projet, deux jeunes étudiants humanistes, Lisa Barthélémy et Jonathan Boissinot, ayant le désir vif de donner la parole à des réfugiés et de comprendre leur présent. En attendant leurs papiers, quels souvenirs les accompagnent, quels rêves ont-ils pour l'avenir, quelles interrogations les tiraillent? Qui sont-ils aujourd’hui ? Comment et dans quelle mesure arrivent-ils à se construire sur cette terre européenne tant fantasmée?

Érèbe est un documentaire réalisé et produit de manière totalement indépendante. Il a été tourné en Grèce en l’espace de dix jours. Son originalité réside moins dans le sujet traité - la question très actuelle de l’accueil des migrants et de leurs conditions de séjour sur le sol européen- que dans l'approche choisie des sujets interrogés, sensible et humaine. Ici, pas de pathos ni de sensationalisme mais de VRAIES rencontres qui émeuvent et font sourire aussi. Une invitation à côtoyer, l'espace d'une projection, des individualités attachantes que le destin a chargé d'un parcours chaotique mais qui ont au fond des yeux un espoir si brillant qu'il donne une belle leçon de courage, de pugnacité et de ténacité envers l'adversité. Voir ce documentaire, c'est les mettre en lumière...alors partagez encore et encore! 

La responsabilité morale à laquelle nous avons été confrontée va donc dans les deux sens : il s'agissait de se demander en permanence si nous avions le droit de capturer en images la souffrance qui se déployait sous nos yeux, que de se demander si nous avions le droit de la masquer.

Rencontre en mots avec les deux jeunes réalisateurs dont nous louons le travail, pertinent, exigeant et généreux!

Lisa BAu début de ce projet, il y a des rencontres avec des réfugiés que Lisa a faites en tant que bénévole…c’est bien ça ?
 
Lisa : Oui c’est exactement ça. Je suis partie en 2017 en tant que bénévole pour l’association ECHO100 Plus sur l’île de Léros en Grèce. Cette association propose un lieu de formation et d’animation pour les réfugiés en attente de la demande d’asile sur l’île. En tant que bénévoles nous étions amenés à animer des cours de langues, des ateliers sportifs, culturels, selon les besoins. Cette « école » est un véritable lieu de vie et de rencontre, un moyen de faire face à l’attente interminable et l’accueil déplorable des migrants sur l’île. Les réfugiés vivent dans des « hotspot » celui de Léros accueille aujourd’hui plus de 1000 personnes pour une capacité maximale de 800. Les conditions de vie sont terribles et parfois l’attente s’éternise pendant de longs mois ! J’ai découvert la réalité de cette situation et je l’ai vécu comme une claque. 

Je suis partie en 2017 en tant que bénévole pour l’association ECHO100 Plus sur l’île de Léros en Grèce. Cette association propose un lieu de formation et d’animation pour les réfugiés en attente de la demande d’asile sur l’île.

Comment est née l’envie de les faire témoigner ensuite…et d’associer Jonathan à ce projet ?
 
Lisa : Cette expérience m’a profondément marquée. Les ateliers donnaient lieu à des moments d’échanges extrêmement riches, des partages d’expériences, des bribes d’histoires racontées ... Le récit traumatique de l’exil bien sûr, mais aussi l’espoir qui anime, qui donne la force d’accepter l’humiliation, l’attente, le rejet. Face à ce flot de paroles, le sentiment d’impuissance immobilise, le constat de l’injustice enrage. J’ai compris que je pouvais me rendre "utile" en faisant en sorte d’animer un jour ces récits, les rendre audibles et intelligibles. Alors j’ai pris des photos, des notes, des vidéos. Jonathan est apparu comme une évidence pour mettre en forme ce projet. Depuis plusieurs années, il produit des courts métrages avec une intelligence et une esthétique que j’ai toujours admirées. Nous avons monté plusieurs projets ensemble, l’idée d’un documentaire nous faisait réfléchir depuis longtemps déjà. Notre duo fonctionne parce qu’on se complète, et notre amitié nous permet d’être efficaces tout en rigolant beaucoup. Jonathan a une manière à la fois très intellectuelle et précise d'aborder les choses, en quête de l'idée, du mot juste. Ce perfectionnisme s'exprime dans les images qu'il produit, avec distance et sensibilité, un équilibre qu'il me semblait important d'atteindre pour un documentaire. 

Les ateliers donnaient lieu à des moments d’échanges extrêmement riches, des partages d’expériences, des bribes d’histoires racontées ... Le récit traumatique de l’exil bien sûr, mais aussi l’espoir qui anime, qui donne la force d’accepter l’humiliation, l’attente, le rejet. Face à ce flot de paroles, le sentiment d’impuissance immobilise, le constat de l’injustice enrage. J’ai compris que je pouvais me rendre "utile" en faisant en sorte d’animer un jour ces récits, les rendre audibles et intelligibles.

Parler de leur histoire d’une manière différente que celle que l’on voit régulièrement dans les médias, c’est ce qui semble avoir été votre priorité. Que reprochez-vous au traitement de l’information tel qu’on peut le voir ailleurs ?

Jonathan : Pour évoquer les demandeurs d'asiles, le traitement médiatique montre des "masses", qui peuvent paraitre menaçantes. Il nous semblait nécessaire de profiter de la liberté offerte par la création cinématographique pour prendre le temps de filmer des visages et des histoires singulières. Pas seulement pour éviter ce traitement abstrait et effrayant, mais aussi pour informer, à notre manière, sur une réalité de la migration souvent cachée. Une réalité humaine, personnelle, parfois intime.

Qu’aviez-vous envie de montrer des gens que vous avez rencontrés ? Comment pensez-vous les montrer autrement ?
 
Jonathan : Nous souhaitions montrer justement ce qui, chez eux, ne les réduit pas à leur altérité. Nous souhaitions leur poser, en majeure partie, des questions qui pourraient être posées à n'importe qui : "qu'est-ce que tu penses de ton quotidien et de ta ville ? Quels sont les obstacles à tes projets que tu rencontres dans ton quotidien ? Quel sont tes projets d'avenir ? Quels sont tes rêves ?" L'idée était de ne pas fonder les questions que nous leurs posions sur leur situation unique et propre, celle de personnes originaires de pays en guerre ou en souffrance. Cela nous a permis de montrer la profonde proximité de projets et de désirs qui les lie avec de nombreux citoyens européens : la volonté de poursuivre des études supérieures, le désir d'être en couple, de fonder une famille, de trouver un travail, ou encore le plaisir qu'ils ont en regardant des films hollywoodiens, comme Twilight, cité par Saeed.

Nous souhaitions montrer justement ce qui, chez eux, ne les réduit pas à leur altérité. Nous souhaitions leur poser, en majeure partie, des questions qui pourraient être posées à n'importe qui : "qu'est-ce que tu penses de ton quotidien et de ta ville ? Quels sont les obstacles à tes projets que tu rencontres dans ton quotidien ? Quel sont tes projets d'avenir ? Quels sont tes rêves ?"

Lisa : Ce film, c'était aussi l'opportunité de les montrer droits et fiers face à une caméra. Leur donner le temps de s'exprimer, d'expliquer, de choisir ses mots. Quand Saeed s'adresse aux européens en demandant "prenez le risque d'apprendre à nous connaitre avant de nous rejeter" je trouve cela très important. C'est une souffrance réelle pour eux, être réduit à un chiffre, un dossier qui met des mois à aboutir, un quota, même ce mot : "réfugiés", ils le détestent. Et puis ils sont beaux et nous avons pu le montrer, mettre en évidence cette beauté en travaillant les lumières, le cadrage, l’esthétique, c’était important pour nous. 

jonathan BA quelles difficultés vous êtes-vous heurtés ? Est-il facile de faire parler des êtres en situation douloureuse face à une caméra ? Comment vous êtes-vous sentis légitimes pour le faire ?

Jonathan : Il s'agit de la principale difficulté que nous avons rencontrée. Pointer la caméra vers une personne en situation de souffrance ou qui exprime une souffrance de façon explicite donne le sentiment de lui voler quelque chose d'intime, voire de l'agresser. Nous nous posions donc la question de la légitimité de cet acte à chaque instant et jamais nous n'avons eu l'esprit tranquille à cet égard. Néanmoins, ce qui nous a guidés était le respect de la volonté des personnes que nous rencontrions. Celles qui désiraient ne pas être filmées, ni même interrogées, ne l'ont pas été. Et nous n'insistions pas. D'autres, même celles qui ont exprimé des émotions fortes devant la caméra, comme un homme d'origine Syrienne qui s'est mis à pleurer face à nous, ont été filmées justement parce qu'elles désiraient l'être, parce qu'elles souhaitaient transmettre un message que nous ne nous sentions d'ailleurs pas plus légitimes à cacher. La responsabilité morale à laquelle nous avons été confrontée va donc dans les deux sens : il s'agissait de se demander en permanence si nous avions le droit de capturer en images la souffrance qui se déployait sous nos yeux, que de se demander si nous avions le droit de la masquer. 

Pointer la caméra vers une personne en situation de souffrance ou qui exprime une souffrance de façon explicite donne le sentiment de lui voler quelque chose d'intime, voire de l'agresser. Nous nous posions donc la question de la légitimité de cet acte à chaque instant et jamais nous n'avons eu l'esprit tranquille à cet égard. Néanmoins, ce qui nous a guidé était le respect de la volonté des personnes que nous rencontrions.

Comment avez-vous procédé pour le montage ? Il semble que vous ayez délibérément choisi de ne pas trop couper les prises de parole lors des entretiens…
 
Jonathan : Le principe de base que nous souhaitions suivre était en effet de ne pas trop couper les prises de paroles, afin de créer une plateforme sur laquelle les demandeurs d'asile pourraient s'exprimer librement. Il était donc nécessaire pour nous de préserver la majorité de leur discours. Nous avons toutefois coupé certains fragments des interviews qui constituaient des moments d'hésitations, de silence ou de répétition d'une même idée précédemment exprimée par notre interlocuteur, sauf, bien sûr, lorsque ces hésitations, répétitions et silences nous paraissaient essentiels émotionnellement ou symboliquement. Parfois, ces moments pouvaient en effet témoigner d'une émotion sous jacente importante, puissante et porteuse de sens. C'est le cas lorsqu'un homme d'origine Syrienne, évoqué plus haut, nous parlait tout en pleurant et en s'indignant de sa situation. Dans ce cas précis, nous avons choisi de garder les moments longs de silence de l'interview, tant ces moments parvenaient mieux que n'importe quel discours à traduire le caractère insupportable des conditions de vie de cet homme. Pour d'autres moments, du fait de leur importance symbolique, comme lorsque Saeed décide de transmettre un dernier message aux européens, à la fin du film, il nous paraissait essentiel de tout garder, sans coupure.

On s’attache très vite aux hommes que l’on croise dans ce documentaire…Envisageriez-vous de refaire le même chemin d’ici quelques mois pour témoigner de la manière dont les choses évoluent ? ou de vous concentrer sur la trajectoire d’un d’eux en particulier ? 

Lisa : Oui nous avons réfléchi à cette possibilité. Le parcours de Saeed notamment qui est notre fil conducteur tout le long du film, et aussi un très bon ami. En vérité nous espérons surtout que nous pourrons un jour filmer sa nouvelle vie en Allemagne, quand il aura repris ses études, quand il sera en règle et que nous pourrons reparler de tout ça au passé en souriant. 

On vous imagine perfectionniste... quels sont les points sur lesquels vous souhaiteriez « améliorer » votre travail de documentariste dans l’avenir ?

Lisa : Nous manquons évidemment d'une véritable formation technique et d'un matériel adapté à nos exigences. Mais pour améliorer notre travail, nous apprenons à maitriser de nouvelles compétences en faisant, en réalisant, en nous confrontant aux difficultés, toutes les expériences sont formatrices ! 

Jonathan : Nous devons aussi réussir à affiner davantage notre regard sur un sujet donné, du point de vue de notre proposition artistique. En raison de nos convictions politiques et de notre engagement social, faire ce film nous est apparu comme une nécessité à un moment donné ; une nécessité de faire entendre ces discours, de filmer ces visages. Pour un prochain documentaire, s'il est évidemment nécessaire que nous préservions cet engagement et ce désir spontané de filmer une réalité, je crois qu'il faut que nous pensions et travaillions davantage la forme du film avant et après le tournage. Créer une forme qui, d'un côté, fasse corps avec cette réalité, la donne davantage à ressentir au spectateur, plutôt qu'à voir - nous regrettons à ce propos que dans Érèbe, une réelle violence du quotidien ne puisse pas être davantage ressentie à travers nos images - et de l'autre côté, une forme qui traduise davantage notre propre sensibilité et notre propre pensée sur le sujet choisi.  

smileQuels retours avez-vous eu pour l’instant des premiers visionnages ? Les jeunes hommes que l’on voit dans le documentaire l’ont-ils vu ?

Lisa : Les retours sont globalement assez positifs. Les projections ont chaque fois donné lieu à de véritables moments d'échanges et de débats. C'est vraiment ce que nous voulions créer, permettre et favoriser le dialogue, la remise en question, les confidences, et parler de ce sujet, refuser l'oubli, parfois se rassurer, se sentir moins seuls. En milieu scolaire les élèves sont vraiment interpellés, ils nous posent des questions très concrètes, notamment concernant leur moyen d'action, c'est très encourageant ! 
Du côté des interviewés, certains l'ont vu et sont très contents du résultat ! Ils sont souvent très curieux de savoir comment ce film est reçu par le public français, ça leur parait complètement irréel qu'on puisse parler d'eux si loin ! 

Quelles sont vos « ambitions » pour ce documentaire ? Trouver un producteur ? un diffuseur ? Participer à des concours ?

Lisa : Oui ! Nous essayons de trouver le plus de moyens possibles pour que le film soit vu... Et nous découvrons à quel point c'est dur ! 

Jonathan : Pour que le principe du film soit pertinent, c'est à dire qu'il puisse être un espace de rencontre, un espace d'expression pour des demandeurs d'asile à destination de jeunes européens, il faut en effet que sa diffusion s'inscrive dans un spectre qui soit le plus large possible, et notamment là où leur parole est la moins entendue, c'est à dire auprès des spectateurs hostiles voire effrayés par les demandeurs d'asiles. C'est pourquoi nous ne nous sommes fixés aucune limite à sa diffusion, et que nous souhaitons le partager sur internet, sur les réseaux sociaux, dans les établissements scolaires, en salles de cinéma ou encore en festivals.

Pour que le principe du film soit pertinent, c'est à dire qu'il puisse être un espace de rencontre, un espace d'expression pour des demandeurs d'asile à destination de jeunes européens, il faut en effet que sa diffusion s'inscrive dans un spectre qui soit le plus large possible, et notamment là où leur parole est la moins entendue, c'est à dire auprès des spectateurs hostiles voire effrayés par les demandeurs d'asiles.

SaeedEnfin…même si vous débutez dans le domaine, qu’est-ce qui constitue, selon vous, les qualités d’un bon film documentaire selon vous ? Des exemples à citer qui vous ont inspirés ?

Lisa : Dans un documentaire je pense que ce qui me plait le plus c'est la capacité des réalisateurs à présenter une situation, un fait social, tout en proposant une esthétique du réel, une poésie qui permet parfois de dire les choses avec encore plus d'efficacité. J'aime aussi beaucoup quand les limites entre réalité et fiction sont poreuses et se confondent.  Le documentaire "Fuocoammare, par-delà Lampedusa " écrit et réalisé par Gianfranco Rosi et sorti en 2016 est un exemple magnifique. 

Jonathan : Selon moi, les qualités d'un bon film documentaire sont les mêmes que celles d'un film de fiction : il s'agit de parvenir à poser un regard unique, pensé, sensible et beau sur une réalité donnée. La seule différence provient du matériau de ce regard, qui vit réellement devant la caméra dans le cas documentaire, à l'inverse de la fiction où tout est construit. De ce point de vue, il était essentiel pour moi que nous puissions laisser libre court à notre créativité formelle, du moment qu'elle ne constituait pas un obstacle entre la parole des personnes que nous interrogions et le spectateur. Il fallait au contraire qu'elle soit un pont qui permette à cette parole de traverser l'écran. 

La page Facebook de Red Pear Productions: https://www.facebook.com/REDPEARProduction/

Le lien du film Erèbe: 

Prochaine projection le 29 novembre 2019  à Lattes, au Théâtre Jacques Coeur - Soirée autour de l'exil

Les réalisateurs

Lisa Barthélemy
Lisa est une jeune photographe et réalisatrice de 24 ans. Elle intègre le conservatoire de théâtre, la Maison Louis Jouvet, et poursuit ses études en licence et master arts du spectacle. En 2016, elle décide de rejoindre une équipe de bénévoles dans un centre d’accueil pour réfugiés mineurs de la Croix Rouge, expérience qui aboutit à l’exposition photographique « La patience des papillons » dans des établissements scolaires. L’année suivante, elle est de nouveau bénévole sur l’île de Léros, en Grèce. Une seconde exposition, « Dans tes yeux, des hirondelles », découle de ce voyage. Elle est aujourd'hui professeure documentaliste. Érèbe est son premier long métrage.

Jonathan Boissinot
Jonathan est un jeune scénariste et réalisateur de 24 ans actuellement étudiant à Sciences Po Paris en Politiques culturelles. Attiré par les arts visuels depuis l’enfance, il remporte en 2009 le prix régional du concours « Jeunes talents » du festival de bande dessinée d’Angoulême. Passionné de cinéma depuis toujours, il réalise son premier court métrage La Voix des chimères en 2015, qui est sélectionné, entre autres, au French film Festival de Sacramento. Après quatre autres courts et des projets collaboratifs, Jonathan réalise le court-métrage promotionnel du roman Les Nocturnes de Tess Corsac aux éditions Lynks. Parallèlement, il fonde sa propre société de production, Red Pear Production. Érèbe est son premier
long métrage.