Derrick : « pirate fossoyeur » des temps modernes

Écrit par Valérie Morice Catégorie : Bande-dessinée Mis à jour : jeudi 2 mai 2019 16:28 Affichages : 601

RIPPar Valérie Morice - Lagrandeparade.com/ « Quand j’étais marmot, je voulais être véto (…) Je voulais être entouré de bestioles(...), je suis au milieu d’eux du matin au soir ». C’est par cette phrase que débute « RIP – Tome 1 – Derrick – Je ne survivrai pas à la mort » aux éditions Petit à Petit. En entrée en matière qui laisse présager un récit plutôt sombre. « RIP » car « c’est court, ça claque, cela signifie beaucoup de choses. C’est international aussi ».

Au vu de la couverture (un homme en combinaison, masque et gants), on pourrait croire que le lecteur va se laisser embarquer dans une histoire de technicien de scène de crime au sein de la police scientifique, ou nettoyeur. Il en est tout autre : Derrick est chargé de récupérer les objets de valeur des personnes mortes dans la plus grande indifférence, qui seront répertoriés, étiquetés, classés et mis aux enchères si non réclamés par la famille. Il ne touche pas aux corps qui seront pris en charge par les pompes funèbres, chacun son boulot. Derrick est un gars de « quarante balais, qui en paraît la soixantaine passée », qui ne sert à rien, n’a pas de fric et vit avec « une pouffe peroxydée » infidèle qui en prendra pour son grade. C’est un travail d’équipe qu’il exerce sans aucune conviction, en attendant la mort, résigné.
Son équipe parlons-en, une bande de dégénérés qui ne lui arrivent pas à la cheville : Albert (le petit avorton maigre comme un clou), Eugène (le gros dur), Mike (allumé des jeux à gratter), Maurice (qui mâchouille des tiges de réglisse), Ahmed (plutôt normal bien qu’Arabe) et Dédé (qui gère l’inventaire). Paradoxalement cette équipe de tarés arrive plus ou moins à faire preuve d’honnêteté (une boîte de cassoulet volée de temps en temps tout au plus), mais pour ce qui est de se dézinguer entre eux (quelques-uns vont y laisser leur peau) c’est mission impossible au pays des bras cassés.
Pour exercer ce boulot, il faut ne pas être tenté de voler. Pas facile quand on n’a pas de fric de ne pas vouloir toucher le saint Graal en planquant en douce une liasse de billets ou un bijou récupéré sur le doigt d’une morte. C’est pourtant ce qui va faire la perte de Derrick qui, lors d’une intervention, va remarquer une bague de grande valeur sur le corps d’une vieille bourgeoise, déjà récupérée auparavant sur une autre scène. Pensant que ce vol passera à la trappe, il repart avec. Pourtant l’objet va finir par être réclamé, il ne se dénoncera pas, laissant ses camarades croire que c’est Ahmed, qui n’est pas revenu bosser le lendemain, qui s’est tiré avec. On ne dévoilera pas la suite de l’histoire, mais à partir de là, les évènements vont s’enchaîner à une allure folle, mêlant bagarres, suicides et morts. Au milieu de cet environnement pestilentiel, il est cependant facile de se prendre d’affection pour le personnage de Derrick et de faire preuve d’empathie à son égard. Le lecteur le suit dans ses dérives, ses questionnements sur la vie et ses angoisses.
Le décor de ce récit singulier sur fond de thriller est glauque et sombre, la crasse se mélangeant au désespoir, mais il laisse parfois la place à l’humour (noir), mettant ainsi en avant les faiblesses et le manque de cohérence des personnages plus ou moins écervelés (on pourrait affirmer avec certitude que certains n’ont pas inventé l’eau chaude). La fin de la BD, qui se lit malheureusement trop vite, révèle de façon inattendue que la bague n’a pas fini de faire parler d’elle et de passer de mains en mains (coupées ?).
Quelques recommandations cependant avant d’entamer cette lecture : ne pas être entomophobe (peur des insectes), émétophobe (peur de vomir) ou hématophobe (peur du sang). Six tomes vont suivre dans lesquelles certains des personnages seront le narrateur (tout comme l’est Derrick dans ce tome 1) afin de répondre à des interrogations laissées sans réponses dans ce premier opus.
Saluons le travail de Gaet’s au scénario et de Julien Monier au dessin que vous pourrez retrouver dans « Un léger bruit dans le moteur » pour le premier, et « Guide de 14-18 en BD » et « Histoire des tirailleurs sénégalais » pour le second, toujours chez le même éditeur. Le tome 2 « Maurice - Les mouches suivent toujours les charognes » sortira en septembre 2019.

Derrick
Edition : Petit à Petit
Auteurs : Gaets et Julien Monier
92 pages
Prix :16,90€
Parution : 14 septembre 2018