Si je t'oublie Alexandrie : Quand un auteur de BD se prend pour Indiana Jones

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Bande-dessinée Mis à jour : jeudi 11 octobre 2018 22:16 Affichages : 265

steinkisPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ Vous aimez "L'Arabe du futur", cette série de bande dessinée autobiographique de Riad Sattouf (Allary Éditions). Vous aimerez.... le « Juif du passé », de Jérémie Dres. Blague à part, ce n'est pas le titre de sa saga mais ça aurait pu. En effet, après avoir exploré la branche polonaise de son arbre généalogique dans "Nous n'irons pas voir Auschwitz", ce diplômé des Arts déco de Strasbourg a ressenti le besoin d'en savoir davantage sur les origines égyptiennes, cette fois d'une partie de sa famille. En l'occurrence, des grands-parents, du côté de sa mère, avec qui il entreprend d'enquêter en Egypte ; d'abord au Caire puis à Alexandrie : « Des vieilleries ! », lui avait répondu son taiseux de grand-père, mis en maison de retraite après la mort de sa femme, lorsqu'il l'interroge sur les photos jaunies retrouvées dans une valise cartonnée. Il n'en fallait pas plus pour lui donner envie de partir sur les pas du passé de ces juifs d'Egypte.
Durant ce voyage, qu'il vit sous tension, (l'armée et les musulmans le rendent parano), alors que sa mère est, elle, extrêmement détendue, chaque rencontre enrichit ses recherches : Amir Ramsès, réalisateur censuré du documentaire "Juifs d'Égypte", Magda Haroun, présidente de la communauté juive du Caire (soit 13 femmes âgées !), ou encore Mohamad Aboulghar, homme politique reconnu de la gauche égyptienne. Sous couvert d'humour et de légèreté, c'est avec une grande rigueur journalistique (et une savoureuse autodérision) que Jérémie Dres réalise un véritable reportage d'investigation qui exhume une mémoire en voie de disparition. Il nous fait rire avec ses allusions à Indiana Jones, pleurer quand il constate que de superbes synagogues sont devenues des mausolées aussi vides et vivants que des cimetières ; et nous intéressent aux retours dans l'Histoire avec un grand H (juifs et arabes ont longtemps vécu en paix).
Son trait fin, à la fois simple et très précis, donne une bonne idée des lieux et du caractère des personnages rencontrés, croisés, croqués. Et son humour, notamment dans ses dialogues avec sa mère, font mouche. Voilà une BD littéraire, ou un roman d'autofiction dessiné, passionnant parce qu'on y apprend des pans de notre Histoire pas si « vieille » que ça. La preuve, l'écho de certains évènements (l'assassinat d'Anouar-el-Sadate, par des islamistes, la prise du pouvoir de Gamal Abdel Nasser, la Guerre de six jours, etc...) ont encore des répercussions aujourd'hui, pas seulement au Moyen-Orient mais en France et dans le Monde entier.
Le tour de force de Jérémie Dres est d'aborder des sujets graves, voire inquiétants – au moment même où le racisme et l'antisémitisme remonte partout dans le monde – en prenant le recul nécessaire du journaliste-auteur parisien qui vit sa vie de jeune papa bobo aux prises avec la réalité historique. Son pèlerinage dans le passé de ses grands-parents nous amène à nous interroger sur notre présent afin de préparer l'avenir. Il le fait avec le plus de justesse possible, notamment quand il se retrouve en Israël et qu'il a évidemment une pensée pour le peuple palestinien qu'on a dépossédé de son territoire. Mais les êtres humains possèdent-ils un territoire ? ça c'est une autre histoire... Belle découverte que le travail graphique de Jérémie Dres.

Si je t'oublie, Alexandrie
Editions: Steinkis
Auteur : Jérémie Dres
248 pages
Prix :  22 € 
Parution : 3 octobre 2018 

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