Taï-Marc Le Thanh : "Faire de la Nature le grand méchant de l’histoire me plaisait "

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Les ados Mis à jour : lundi 2 novembre 2015 22:16 Affichages : 2107

Taï-Marc Le ThanhPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Taï-Marc Le Thanh est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse. En 2013 paraît le premier tome d'une série qui fait l'unanimité auprès des lecteurs et de la critique : Jonah. L'histoire d'un enfant, né sans mains mais qui a dans sa tête deux petits esprits bien réels, nommés Voix A et voix B qu'ils considèrent comme ses anges gardiens. Grâce à elles, il peut pénétrer dans l'esprit des autres et s'instruire de toutes leurs connaissances. Le garçon vit dans un orphelinat dirigé par Monsieur Simon et chacun peut jouir chaque jour du rayonnement positif qu'il apporte. Alors quoi? quel est le problème? La Nature en personne, figurez-vous, qui s'acharne contre lui et tente tout pour le supprimer de la surface de la terre. Parce que la Nature entend bien empêcher tous les êtres détenant des pouvoirs de devenir trop puissant...

Attention série incontournable! Cette fiction invite le lecteur à vivre des dizaines d'aventures exaltantes et périlleuses où la fraternité et le bien ont toujours le dernier mot mais, de surcroît, à rencontrer une pléiade de personnages attachants et singuliers tels qu'Alicia, Martha et Big Jim, Malcom et Draco, Edco, Miss Bellagio, Herman, le Docteur Wilbur...que l'on aura bien du mal à quitter à la fin du tome 6 assurément!

Aussi modeste que talentueux, enthousiasmant qu'enthousiaste, Taï-Marc Le Thanh est un écrivain à lire absolument...et à rencontrer! Et ça, voyez comme vous avez de la chance, on l'a fait pour vous!

Comment avez-vous su que vous étiez fait pour raconter des histoires? Est-ce une qualité née et révélée tout jeune?
Enfant, j’adorais raconter des histoires, mais pour être honnête je n’étais pas très doué pour les écrire. J’ai commencé à le faire par un concours de circonstances : on m’a proposé d’écrire le texte d’un album jeunesse (Babayaga en 2003 avec Rébecca Dautremer). J’ai sauté sur l’occasion mais j’ai mis cependant un certain temps avant de m’assumer comme auteur. Depuis, je n’ai cessé d’écrire, pour des albums au début et pour le roman ensuite. Jonah est mon premier roman et je l’ai commencé en 2010.

Comment est née l’idée de cette série Jonah? Cette guerre impitoyable de la Nature vis à vis des êtres singuliers, comment a-t-elle surgi dans votre esprit?
L’idée a plusieurs sources. Je voulais évoquer l’adolescence. Par rapport à cette période de ma vie, j’ai le souvenir précis d’un état d’esprit : l’impression de me retrouver seul contre le monde entier. Je trouve que l’image d’une nature hostile personnifie parfaitement cette impression. D’autre part, cette aggressivité de la nature m’apparaît comme une évidence. Je me souviens un jour avoir regardé un documentaire animalier avec mes enfants où une araignée dévorait une sauterelle encore vivante : un vrai traumastisme ! Et puis, faire de la Nature le grand méchant de l’histoire me plaisaitTaï-Marc Le Thanh, il s’agit selon moi d’un contrepied, mais qui correspond à une évidence : la nature est cruelle. Et s’il y en a qui ne sont pas d’accord, je les parachute immédiatement dans la savane à l’heure du goûter des grands fauves.

Il y a tellement de personnages dans cette saga : les aviez-vous quasiment tous clairement définis avant de commencer à écrire le premier tome ou naissent-ils au fur et à mesure que vous écrivez ?
La plupart des personnages principaux sont évoqués dès le tome 1. Au fur et à mesure du récit, ils se sont étoffés. Comme s’ils avaient trouvé une vie propre dans mon esprit et qu’ils réclamaient plus de place. La grande difficulté a été, lors de l’écriture du dernier tome, de leur ménager à tous «une scène de sortie». Mais je pense y être parvenu. D’autres personnages sont venus se greffer à l’intrigue. Il me fallait une figure de grand méchant, et qui aille dans le sens de l’opposition de Jonah à toutes formes d’autorité. Et d’autres sont apparus comme ça, sans réelle préméditation, parce que j’avais envie de m’amuser à les décrire, juste pour le plaisir de les confronter aussi à ceux qui existaient déjà. Dans le tome 2, il y a le personnage de la petite mémé qui converse avec le président. Elle ne devait apparaître que dans ce tome, mais mon fils, après la lecture du manuscrit, m’a demandé si elle allait rester, car il la trouvait attachante. Je lui ai donc fait une place dans la voiture (au sens propre du terme).

D’ailleurs, pour quel(s) personnage(s) avez-vous le plus d’affection? Et pourquoi?
Chaque personnage trouve un écho dans ma façon d’être. J’assume complètement l’intimité que je peux entretenir avec eux, même si ça peut se révéler compliqué. Quand j’ai commencé à écrire Jonah, je m’étais donné comme objectif que le lecteur devait avoir le sourire en refermant la dernière page. Ce qui correspond complètement à la personnalité du héros. Il arrive de me mettre dans des colères noires comme Draco et, du temps où je fumais, mon plaisir était de me mettre à la fenêtre le soir alors que tout le monde dormait, comme Monsieur Simon. Mon affection varie selon les jours. J’avoue avoir eu plus de mal avec les personnages féminins, ayant plus de difficulté à me mettre à leur place, mais je pense qu’Alicia possède à présent son instant d’émancipation, et que Véra ne s’en tire pas trop mal non plus.

Aviez-vous déjà lu des romans à destination des adolescents avant d’en écrire? Vous êtes-vous posé la question des ingrédients nécessaires d’un roman jeunesse?
Non, je n’en lisais pas. Le jour où j’ai décidé de m’y mettre, j’ai acheté les trois premiers tomes des orphelins Baudelaire. J’en ai lu deux pages et je me suis dit : O.K., c’est ça que je veux faire. Et j’ai interrompu ma lecture, je ne voulais pas me laisser influencer. Puis je suis descendu dans la chambre de ma fille et j’ai pris un roman au hasard dans sa bibliothèque (un roman qui ressemblait à un roman quoi). J’ai compté le nombre de signes par ligne puis le nombre de lignes, puis le nombre de pages par chapitre, puis le nombre de chapitres. Et je me suis dit : O.K. si tu veux écrire un roman, il faudra grosso-modo que ça ait cette tête. Je me suis fait ensuite un gabarit sur le logiciel que j’utilise pour écrire. Je reconnais que ce n’est pas hyper sexy comme méthode, mais c’est vraiment comme ça que j’ai commencé.
Par rapport aux ingrédients utilisés, mon impératif était de me faire plaisir. J’avais envie de catastrophes naturelles, de poursuites de voitures et de motos, de combats de kung-fu et surtout d’une belle histoire d’amour, entre deux personnes mais aussi entre les membres d’une fratrie gigantesque. Je ne me suis pas posé de questions sur les goûts actuels des adolescents, je les observe juste du coin de l’oeil lorsqu’on regarde un film ensemble et vois comment ils peuvent réagir. Jonah est une histoire qui s’est créée dans ma tête, j’ai l’impression de n’avoir fait aucune concession, et peut-être en tire-t-elle une réelle originalité. Je suis prêt à la partager avec mes lecteurs. D’ailleurs le dernier mot du tome 1 est «bienvenue».

D’ailleurs n’êtes-vous lu que par des adolescents?
J’ai des lecteurs adultes. Qui sont fans. Ma mère bien sûr (elle a adoré le tome 5) mais d’autres aussi. Souvent des proches, il faut le reconnaître. Mais pas que. J’ai été témoin de véritables engouements, aussi surprenants que plaisants.

La série se termine au tome prochain, le sixième. On imagine pourtant qu’il y aurait matière à poursuivre, encore et encore, les aventures de Jonah, d’Alicia, des orphelins et de tous les autres: avez-vous peur d’être lassé vous-même ou de lasser le lectorat en continuant?
À l’origine, Jonah devait faire sept tomes. Puis pour des raisons logistiques et éditoriales et marketing, il n’en fait plus que six. Cela ne m’a pas posé réellement de problèmes, le dernier tome sera un peu plus long que les cinq premiers. J’ai réussi à contenir les 6 et 7 en un seul volume. Et je pense que cette décision a été bonne. Lorsque j’ai commencé à écrire Jonah, je connaissais la fin. Et je savais où j’allais. Je déteste les scénarios à rallonge qui s’écrivent au fur à mesure. Je pense qu’il s’agit d’un manque de respect du lecteur. Et je pense qu’il faut savoir s’arrêter au bon moment. Je viens de terminer les ultimes corrections sur le tome six, et ce n’est pas simple. Il s’agit réellement d’une séparation. Mais je sais que Jonah et ses amis continueront de vivre à travers les lecteurs, ça a l’air un peu cucu comme ça mais tellement proche de mon état d’esprit…Je ne pense pas pouvoir me lasser avec ces personnages. Quant à la perte d’inspiration et la crainte de se répéter, cela fait partie de mon quotidien, quel que soit le projet envisagé.

Quelle est votre méthode d’écriture ? Faites-vous des grands schémas où vous positionnez les personnages, leurs liens, leurs (més)aventures principales? Créez-vous des schémas narratifs, actantiels?
Pour le tome 1 de Jonah, je n’ai suivi aucun plan. L’idée étant vraiment de me faire plaisir, j’ai écrit au gré de mes envies. D’où la présence d’une course poursuite entre une voiture et un train au milieu du tome. Lorsque j’ai commencé le tome 2, je me suis dit : O.K., là, c’est sérieux mon pépère, alors on va tâcher de bien faire les choses. Et j’ai fait un plan, mais que je n’ai pas du tout respecté, le plaisir a de nouveau pris le pas sur la raison…
Pour l’écriture, j’ai plusieurs méthodes de travail. J’ai en premier lieu dans la tête chaque intrigue qui se déroule dans chaque tome. L’idée étant après que chaque chapitre soit prenant. Il faut ainsi que j’en détermine l’angle d’attaque… et la chute.
Pour ce qui est de la narration, il m’arrive souvent de déterminer une scène clé et de faire converger toute l’intrigue vers elle. Par exemple dans le tome 2, je m’étais fixé comme objectif : ours contre hélicoptère. L’idée étant de donner de la cohérence à cette scène. C’est un peu comme un défi. J’ai fait en sorte que le lecteur l’admette sans sourciller. Ensuite, je cherche un cliff-hanger pour chaque fin de partie. Et le livre finit par se construire à travers ces différentes méthodes. Il y a ensuite un travail de remaniement avec l’éditrice qui varie selon les tomes.

“Jonah” suit le schéma des romans initiatiques...le personnage éponyme découvre peu à peu d’où il vient...aviez-vous imaginé cela dès le départ? Cet enfant déraciné à la recherche désespérée de racines justement? Est-ce précisément parce qu’il n’a aucune racine naturelle que Jonah est tant haï par la nature?
Bien sûr, Jonah traite de l’adolescence, donc d’un parcours (initiatique ou non). C’est un livre qui s’adresse en premier lieu à mes propres enfants. Et qui puise dans mes propres souvenirs. Je me souviens du moment précis où j’ai pris conscience de mes parents. Ça a été terrible ! Et je vois tellement d’enfants qui finissent au fil des années par ressembler à leurs parents. Les racines sont essentielles dans l’histoire de Jonah, l’héritage aussi. Selon moi, le fait que Jonah n’ait pas de racines renforce sa différence et attise encore plus la haine de la nature. La différence est un thème récurrent dans tout ce que j’ai pu écrire jusqu’à présent. Et ce qui est important de préciser est que Jonah n’est pas réellement désespéré (peut-être un peu fatigué à un moment, mais bon, il encaisse pas mal à la fin du tome 4).

Dans le tome 6, on espère retrouver Samo et Hazel dans le corps d’un nouvel ours polaire! Vont-ils ensuite dériver sur un iceberg pour rejoindre leurs amis?
Ah aaaaah… Je vois que Samo et Hazel ont leur fan-club ha ha ha. Pour la petite histoire, Samo est inspiré de Sammo Hung, un acteur d’arts martiaux très gros. Et Hazel, par Eddie Hazel le guitariste de Funkadelic. Le karaté et le rock’n roll sont des notions fondamentales que je souhaite partager avec mes lecteurs. Quant à l’ours blanc, c’est l’animal qui effraie le plus ma femme.

Quel est le plus beau compliment qu’un lecteur vous ait fait à propos de Jonah?
Punaise, je me souviens de ce petit gars rencontré, haut comme trois pommes et qui m’a lancé : j’adore Jonah, je trouve ça mieux que H… P… Et puis le commentaire d’une lectrice sur un blog qui expliquait qu’elle ne savait pas pourquoi mais la lecture du tome 1 l’avait fait réfléchir. Tous ces commentaires me vont droit au coeur. Il n’y a pas longtemps, une libraire m’a dit que plusieurs enfants lui avaient rapporté que depuis qu’ils avaient lu Jonah, ils voyaient la vie différemment. J’essaye d’accueillir ces propos en gardant la tête froide, mais je me sens comblé d’avoir pu atteindre quelques lecteurs de cette façon.

Enfin, pour conclure, travaillez-vous sur d’autres projets en ce moment? Un film d’animation avec Rebecca Dautremer? D’autres projets éditoriaux?
Je viens de terminer l’écriture d’une série en deux tomes. Cela s’appelle "Le jardin des épitaphes" et il s’agit d’un road-movie ayant pour cadre un monde post-apocalyptique. Ça sera très drôle, mais pas uniquement. Il y aura des robots tueurs, des zombies, des sectes, des goîtreux cannibales, des mutants, des motards assoiffés de sang sur l’autoroute A10 entre Saintes et Bordeaux, des animaux sauvages, des avions qui s’écrasent, du kung-fu et peut-être un peu plus de rock’n roll que d’habitude… J’ai également en chantier deux autres romans, et une idée pour une autre série.
Le film d’animation est toujours en cours de financement. Et le scénario risque encore d’évoluer. En revanche, nous travaillons actuellement avec Rébecca sur un projet de bande dessinée, mais je ne peux pas vous en dire plus.
J’ai connu en 2014 une expérience au théâtre très riche, qui est loin d’être terminée, avec une compagnie basque Hecho en Casa, sur l’adaptation d’un album paru il y a dix ans : Cyrano. J’aimerai bien renouveler l’expérience et je me penche actuellement sur quelques propositions.

Jonah

Tome 1: Les Sentinelles
Tome 2: Le Retour du Sept
Tome 3: La Balade d'Adam et Véra
Tome 4: La Nuit des Fugitifs
Tome 5 : Au-delà de l'Océan
Editions : Didier Jeunesse

Auteur : Taï-Marc Le Thanh
Illustrations : Rébecca Dautremer
A partir de 10 ans