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Retour à Reims : la domination sociale selon Didier Eribon et Thomas Ostermeier

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mardi 12 novembre 2019 21:06 Affichages : 457

retour à reimsPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Le texte de Didier Eribon, tout à la fois réflexion sociologique et philosophique passionnante et témoignage autobiographique sensible, est remarquable. Il puise à la source du déterminisme social, fatum dont peu d’élus arrivent à s’extirper. A partir de son expérience singulière d’un homme gay appartenant aujourd’hui à la bourgeoisie intellectuelle parisienne mais issu de la classe ouvrière de la Champagne-Ardennes, l'auteur, qui se qualifie de « transfuge des classes » qui a échappé au milieu social de son enfance et fait un rejet du milieu ouvrier, évoque, par réminiscences, l’Histoire et son histoire par le prisme de la sociologie et propose une analyse objective des comportements des siens et de lui-même dans une société où la « violence de l’exploitation » règne et les inégalités sociales semblent indéboulonnables.

Eloquente manière de renouer avec un passé longtemps mis de côté, voire méprisé, en tentant de comprendre l’Autre plutôt qu’en le montrant du doigt. Occasion, entre autres, d’évoquer, au travers de la figure maternelle, l’évolution du statut des femmes qui commencent après la guerre à s’émanciper par le travail mais qui sont « astreintes à une double journée » puisque, le soir, les travaux domestiques succèdent aux tâches de l’usine. Occasion aussi d’une auto-critique de sa posture de jeune intellectuel gay : « mon marxisme, c’était d'exalter la classe ouvrière pour mieux m’éloigner des ouvriers réels » ou encore « Contentement de soi. Joie sociale d’appartenir à un monde raffiné et cultivé qui va au théâtre. » Naissance d’une évidence : son homosexualité, insultée sans cesse à Reims, est au final « le ressort de ce miracle » qui l’a fait quitter Reims, ce lieu symptomatique d’un ancrage familial et social qui l’aurait terrassé fatalement dans l’échec.
Devant nous, le temps d’une représentation, défile une page constitutive de notre Histoire. Celle d’un monde ouvrier auparavant communiste qui a basculé dans la droite populiste et le Front National. Un corps oublié, privé de ses droits et perdu dans ses repères. Avec lucidité et finesse, Didier Eribon pointe les « trahisons » et les manquements d’un monde qui a marché sur ses prolétaires… Ainsi, en mai 68, « les étudiants qui prétendaient être l’avant-garde des travailleurs » se sont ensuite fondus dans un socialisme flirtant avec les puissants. Le vivre ensemble des années Mitterand, la notion de responsabilité individuelle, ont placé au second plan la valeur collective, nuisant à ces classes qui croyaient au "groupe" et dont la cohésion était la dignité.

De là à imaginer une théorie du complot qui expliquerait que la précarisation grandissante des classes populaires est une « stratégie intellectuelle hypocrite », il n’y a qu’un pas auquel l’esprit du spectateur est tenté d’adhérer…

Les partis de gauche parlèrent alors le langage des gouvernants et non plus le langage des gouvernés.

Dispositif

Intérieur d’un studio d’enregistrement. Une comédienne (interprétée par la sensible Irène Jacob) est présente pour faire le commentaire en voix-off du documentaire d’un de ses amis réalisateurs. Il y a là aussi un technicien du son, rappeur à ses heures, qui les assiste. Ces heures d’enregistrement sont l’occasion d’échanges sur l’essai de Didier Eribon et la réalité sociétale, actuelle et passée, qui valide ses théories. Le spectateur voit défiler sur un grand écran en arrière-scène la projection où se mêlent des images mobiles d’antan, des gros plans émouvants sur des visages marqués par la vie, des extraits de films ou de clips musicaux et une sorte de reconstitution du retour de l’auteur dans sa ville de naissance, des années après l’avoir quittée.
Si l’on est conquis par les textes de Didier Eribon et les images de Sébastien Dupouey et Thomas Ostermeier qui appuient avec pertinence le propos et racontent aussi ce que «  signifie concrètement, physiquement, l’inégalité sociale. » Si Irène Jacob s’avère une interprète touchante et juste - pas toujours très audible malheureusement (la cause en est la technique utilisée - fichu micro!- pas la comédienne), l’on reprochera à Thomas Ostermeier de s’être laissé aller à une certaine facilité de mise en scène. La teneur intellectuelle du texte lu tranche avec le jeu « léger » de Cédric Eeckhout et Blade Mc Alimbaye Baye. La volonté, en outre, d’ajouter en épilogue le témoignage de l’histoire du grand-père d’origine sénégalaise de Blade Mc Alimbaye Baye ( ou du moins du personnage qu’il interprète) joue les redites inutiles. L’épisode rappé, à l’objectif divertissant, convainc toutefois peu ( on ne remet pas en question la qualité de la prestation mais bien son bénéfice au sein de cette pièce) et les paroles des chansons sont autant de pléonasmes sans grand intérêt.

Un travail intéressant tout de même car il fait entendre une voix engagée qui rappelle non seulement une réalité politique préoccupante, celle de la mort de la gauche, ou du moins d’une gauche tâchant d’apporter de nouvelles perspectives et une réelle possibilité d’élévation dans la hiérarchie sociale, mais refait aussi ce constat sociologique consternant en ce vingt-et-unième siècle : notre naissance nous détermine et la société n'aide en rien à s'extirper du milieu où l'on est né.  

La pièce s’avère ironiquement une illustration des problématiques soulevées. Elle opère dans un entre-soi au vu de l'exigence du discours, du dispositif scénique et des comédiens choisis. La critique est facile, on le reconnaît, mais le ressenti est là, d’un théâtre qui porte sur le plateau des interrogations essentielles mais s’adresse, encore et toujours, aux mêmes, convaincus - certes- du bien fondé des mots entendus, mais bien confortablement installés dans des sièges de velours rouge. Oui, il manque de la callosité dans ce travail, de l'authenticité tangible osera-t-on même dire, et l'on sort de là un peu déçu...

retour à reimlsRetour à Reims
Texte : basé sur le livre Retour à Reims de Didier Éribon (Fayard, 2009) dans une version de la Schaubühne Berlin
Mise en scène : Thomas Ostermeier
Scénographie et costumes : Nina Wetzel
Musique : Nils Ostendorf
Son : Jochen Jezussek
Dramaturgie : Florian Borchmeyer, Maja Zade
Lumière : Érich Schneider
Réalisation film : Sébastien Dupouey, Thomas Ostermeier
Assistantes mise en scène : Lisa Como, Christèle Ortu
Assistant costumes : Maïlys Leung Cheng Soo
Régie générale : Jean-Philippe Bocquet
Régie plateau : Philippe Puglierin
Régie lumière : Etienne Gaches / David Perez (en alternance)
Régie son : Charlotte Constant / Ludovic Guglielmazzi / Frédéric Vienot (en alternance)
Régie vidéo : Oliver Vulliamy / Eve Liot (en alternance)
Avec : Cédric Eeckhout, Irène Jacob, Blade Mc Alimbaye Baye
Créé en janvier 2019 au Théâtre de la Ville Paris - Espace Cardin
Production : Théâtre Vidy-Lausanne
Coproduction : Théâtre de la Ville Paris ; Théâtre National de Strasbourg ; TAP - Théâtre & Auditorium de Poitiers ; Scène nationale d’Albi ; La Coursive - Scène nationale La Rochelle ; Bonlieu Scène nationale Annecy ; MA avec Granit - Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard ; Espace Malraux - Scène nationale de Chambéry et de la Savoie ; Théâtre de Liège
Production première version : Schaubühne Berlin avec Manchester international Festival ; HOME Manchester ; Théâtre de la Ville de Paris
Avec le soutien de : Pro Helvetia - Fondation suisse pour la culture Archives audiovisuelles : ciné-archives (fonds audiovisuel du Parti communiste français et du mouvement ouvrier) ; Line Press ; Ina ; CriticalPast ; Framepool ; RBB ; UFA Bundesarchiv. Avec Le sang des autres - Bruno Muel ; Mai 68 à Paris - Claude Fassier ; Les abattoirs de la SOCOPA - Joce Hue ; Désossage de cuisse de boeuf - Bruno Carteron ; La Belle et la Bête - Jean Cocteau ; Tous les garçons et les filles - Françoise Hardy/Claude Lelouch

Dates et lieux des représentations:
- Les 6 et 7 novembre 2019 au Théâtre Molière - Scène nationale de Sète ( 34)
- Du mer. 13/11/19 au ven. 15/11/19 - Espace Malraux - Chambéry - Tel. +33 (0)4 79 85 55 43
- Du mar. 19/11/19 au jeu. 21/11/19 - La Criée - Marseille -Tel. +33 (0)4 91 54 70 54
- Le 30/11/2019 - Theater Basel - Bâle - Tel. +41-(0) 61 295 11 33

- Du ven. 06/12/19 au sam. 07/12/19 - Festival Temporada Alta - Salt -Tel. +34 (9)72 40 20 04
- Du jeu. 16/01/20 au sam. 25/01/20 - Célestins, Théâtre de Lyon - Tel. +33 (0)4 72 77 40 00

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