Un amour sans résistance : Aimer c’est trahir un peu

Écrit par Christian Kazandjian Catégorie : Théâtre Mis à jour : vendredi 18 octobre 2019 08:35 Affichages : 586

un amour sans résistancePar Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/  Adapté à la scène, Un amour sans résistance, porté en alternance par une voix féminine et une voix masculine, explore les méandres des sentiments confrontés aux drames de la guerre. Un homme dans un salon. Ambiance intimiste : le thé infuse, une douce lumière se diffuse : sérénité. Le temps est aux confidences. Elles se feront bientôt confessions, face au public placé à moins d’un pas. L’homme le prend à témoin, souhaite peut-être en faire un jury. Il relate une aventure vécue il y a longtemps. Il était jeune, les armées nazies occupaient la France. Deux pays cohabitaient : un qui résistait, l’autre collaborait ou restait neutre. Lui a choisi de ne pas faire de vagues. Il compense un mariage non consommé par la lecture des auteurs allemands. Il continue d’enseigner « la belle langue de Goethe ». Il traduit de temps à autre un tract pour l’occupant. Est-ce si grave ? Il résiste à sa façon en lisant, dans un salon de lecture aménagé dans la cave, les auteurs interdits par le Reich : Heine, Werfel, les Mann. Sa vie bascule quand il cache dans son salon de lecture, un jeune juif. Il risque, de ce fait, sa vie. Mais il découvre l’amour charnel, total, la nuit quand la maisonnée dort et que sa sœur hurle sous les coups de boutoir de son amant, un officier nazi, quand sa mère fait la sourde oreille. Le drame est noué. Il finira dans la violence et la mort. Mais la seule chose qui importe, en définitive est la découverte d’un amour que l’on croyait impossible et qui ravage tout comme un incendie.

Une femme dans son salon. Ambiance intimiste : le thé infuse, une douce lumière se diffuse : sérénité. Le temps est aux confidences. La femme égrène une confession en tous points égale à celle de l’homme. Elle enseigne l’allemand. Et elle aussi découvre l’amour charnel total, dans les entrailles de la cave, avec un jeune juif. Le drame finira dans la violence et la mort. Et la douce blessure, que grave un amour qu’on avait cru destiné aux autres, survivra jusqu’à la fin. Le spectateur-témoin se trouve confronté au même récit, une même histoire vécus par une femme et un homme. Comment cela se peut-il ? Le texte de Gilles Rozier, adapté de son roman Un amour sans résistance, ne précise pas le sexe de qui passe aux aveux, des années après les faits. Et le conjoint se prénomme Claude. On pouvait donc, prendre le parti, au théâtre, de l’une ou l’autre option, avec une nuance de taille cependant : on traite alors d’amour hétérosexuel ou homosexuel. Un double éclairage.

Le metteur en scène Gabriel Debray a eu la belle idée de faire jouer le texte alternativement par un comédien (Xavier Béja) et une comédienne (Chantal Pétillot) ; et quels comédiens ! Chaque protagoniste doit se justifier, face au public, face à sa propre conscience. Car il est difficile d’avouer sa pusillanimité même quand on a vécu l’oppression. On peut certes se targuer d’avoir sauvé momentanément un juif, mais cette fierté-là est ternie par la volonté de garder sous sa coupe un être tout entier livré à son bon-vouloir. La femme enfouit ses lâchetés dans des accès de colère, des déambulations, d’amples gestes. Elle manie l’ironie acerbe pour reprendre la main face aux critiques qui se dessinent. L’homme, lui, revit cette parenthèse essentielle de son existence, regard tour à tour comme halluciné ou absent, gestes étriqués, sauf quand il narre l’acte d’amour : difficulté d’assumer un amour homosexuel ? Quelle que soit l’attitude de chacun, tous deux sont marqués au fer rouge de la culpabilité durant une existence entière, en passe de s’achever. Deux approches différentes, deux sensibilités différentes, deux jeux distincts qui permettent d’élargir la palette des expressions et des émotions. Ce spectacle double, biface, pose, à chacune, chacun, la question de savoir comment elle, il réagirait en pareilles (exceptionnelles) circonstances : s’engager ou se compromettre dans l’adversité ? La lampe qui éclaire les narrateurs, assis dans un fauteuil, évoque à la fois, l’intimité de la demeure et la crudité de salle d’interrogatoire. Les vérités que l’on gardait enfouies, éclatent, dans un couloir de lumière, celui qui conduit à la mort. La faible lueur de la chandelle, âme vacillante près de s’éteindre, qui luit dans l’obscurité de la cave projette l’ombre des corps grandis, magnifiés dans des instants de bonheur intense. Trois lieux donc où l’éclairage se fait témoin des émois, des doutes, des petitesses et des grandeurs. De ce qui constitue, en somme, les êtres humains. Nous conseillons aux spectateurs, dans la mesure du possible, de voir les deux versions (elles sont joués à la suite le 21 octobre et le 25 novembre).

Un amour sans résistance

de Gilles Rozier
Interprété en alternance par Xavier Béja & Chantal Pétillot
Mise en scène : Gabriel Debray
Collaboration artistique & chorégraphique : Claire de Monclin
Contribution picturale : Mirella Rosner
Création lumière : Jacques Boüault
Création sonore : Thomas Bonnel

Dates et lieux des représentations: 

- Jusqu’au 25 novembre 2019 à Le Local, Paris 11e (01.46.36.11.89.)