Rouge : sur les planches, le chant du cygne brillant d’un créateur tourmenté

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : lundi 14 octobre 2019 06:10 Affichages : 658

RougePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Nous sommes à New-York, à la fin des années 50, dans l’atelier du peintre Mark Rothko (né Marcus Rothkowitz). Le prestigieux restaurant du Four Seasons vient de lui passer commande de vastes peintures murales.

Il vient d’embaucher un nouvel assistant, Ken, pour l’aider à mettre de l’ordre dans l’atelier, mélanger les peintures, assembler les châssis ou encore préparer les toiles…Au fil des jours une complicité se lie entre les hommes, malgré l’attitude bourrue, suffisante et autocentré de cet artiste-phare de l’expressionisme américain qui lui assène avec autorité ses théories sur l’art…mais peu à peu, le disciple se rebelle et remet en question la parole du maître, l’accuse même d’hypocrisie et de compromission mercantile...

Il y a une tragédie dans chaque coup de pinceau.

Récompensée de six Tony Awards, le texte - remarquablement traduit par Jean-Marie Besset - vaut déjà à lui seul le déplacement. Tout à la fois conflit inter-générationnel au souffle dramaturgique qui ne faiblit pas et réflexion passionnante sur l’Art, cette pièce imagine l’artifice théâtral jubilatoire d’une rencontre avec une figure majeure du vingtième siècle, Mark Rothko. Elle brosse le portrait d’un homme tout en complexités et en contradictions et propose aux lecteurs de nombreuses pensées - formulées comme des dogmes par le maître - d’une belle texture.

Pour dépasser le passé, il faut d’abord le connaître.

A ces répliques savamment tournées, s'ajoute la mise en scène de qualité de Jérémie Lippmann qui s'avère tout à la fois un hommage pictural à un immense peintre et un dialogue sous tension entre deux êtres que les points communs divisent tout autant que leurs divergences. Un briscard du pinceau qui commence à n'avoir plus l’âge des révoltes et se leurre volontairement pour ne pas réaliser que son auréole de gloire s’éteint peu à peu; un jeune homme admiratif du maître mais tourné vers l’avenir et la pop-culture naissante qui s’invite dans les galeries…

Le fils doit tuer le père. Il faut avoir l’audace de le faire.

Sur le plateau de facture réaliste conçu par Jacques Gabel apparaissent et disparaissent d’immenses toiles que les lumières de Joël Hourbeigt vont rougeoyer à l’envi ou patinent d’ombres pour garder le mystère et les laisser respirer dans le noir…Une invitation à observer ces toiles abstraites où les blocs de couleurs sont en mouvement.

Je suis là pour vous faire réfléchir…pas pour faire des tableaux jolis!

Et puis...il y a Niels Arestrup qui incarne le peintre avec une justesse transperçante. Le regard bouillonnant de passion contenue, la rugosité des manières et du verbe en saillie, il joue à la perfection ce monument humain qui sent l’heure du remplacement poindre et cette vulnérabilité qui court dans ses nerfs, ses os et son orgueil malmené. Fascinant acteur au sourire et au regard jubilatoires tant s'y lit un kaléidoscope d’émotions contradictoires…Face à lui, Alexis Moncorgé, bel acteur en devenir, campe un Ken tout en nuances qui fait face au monstre avec une présence qui ne pâlit pas.

Rouge? Une pièce émérite qui met en lumière toute la beauté tragique d’un créateur en dissonance perpétuelle.

C’est l’heure où le noir engloutit le rouge, la « tyrannie du sympa » remplace l’époque des impressions contrastées et merveilleuses, les spectres chromatiques se libèrent, les postulats sortent des cadres poussiéreux, jouent des caprices de la société acquéreuse parce que bien pesé dans la balance, au lieu de se préoccuper de sa signifiance - vu qu’on ne fait pas le poids - qu'on peigne juste pour maintenant ou pour une postérité intemporelle, comme le dit Friedrich Nietzsche, "nous avons inventé l’art pour ne pas périr de la vérité."

Peindre c’est penser.

Oui…Rouge, c’est une parenthèse percutante, ici et maintenant, qui s’achève sur une bouche grande ouverte sur un cri de prise de conscience…merveilleux. Foncez-le voir et éclaboussez votre entourage de votre enthousiasme dont nous faisons le pari!

Rouge 
de John Logan
Traduction française : Jean-Marie Besset
Mise en scène : Jérémie Lippmann 
Avec Niels Arestrup et Alexis Moncorgé
Scénographie: Jacques GABEL
Costumes: Colombe LAURIOT PREVOST
Lumières: Joël HOURBEIGT
Son: Fabrice NAUD
Accessoiriste: Morgane BAUX
Assistante à la mise en scène: Sandra CHOQUET

Dates et lieux des représentations:
- Jusqu’au dimanche 1 décembre 2019 au Théâtre Montparnasse (31 rue de la Gaité, 75014 PARIS)

rouge