Benjamin Barou-Crossman : "J'ai retrouvé chez les gitans une éthique. Dans notre monde d'aujourd'hui on promet tout et n'importe quoi. "

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : dimanche 13 octobre 2019 22:15 Affichages : 729

BenjaminPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Ancien élève du Conservatoire national de région d’art dramatique de Montpellier (sous la direction alors d'Ariel Garcia-Valdès) et diplômé de l'École du théâtre national de Bretagne (sous la direction alors de Stanislas Nordey), Benjamin Barou-Crossman est comédien, metteur en scène et le directeur artistique de la COMPAGNIE TBNTB (fondée en juin 2011 à Montpellier). Nous l'avons croisé au festival d'Avignon cet été et nous souhaitions partager avec vous son dynamisme, son enthousiasme et son désir - communicatif!- de partager sa vision du théâtre. C'est donc chose faite aujourd'hui. Rencontre avec un artiste au parcours singulier et aux projets fédérateurs et humanistes!

Et si d’abord, vous nous racontiez la si originale aventure de votre enfance…et en quoi cela a influencé l’homme que vous êtes devenu aujourd’hui?

Étant enfant, de mes deux ans à mes dix ans, j'ai eu la chance de voyager et de vivre avec mes parents qui étaient journalistes : ma mère travaillait pour le journal Le Monde auprès des sociétés non-occidentales, notamment chez les Aborigènes en Australie, les Indiens Navajos aux Etats-Unis et les Tibétains dans le nord de l'Inde. Cela m'a profondément marqué parce que ces sociétés ont un rapport à l'art où la création a toujours une vertu sociale. C'est-à-dire que pour eux l'art pour l'art n'existait pas. Par exemple, chez les Indiens Navajos on peint pour retrouver un état d'équilibre intérieur.
Cette enfance a engendré un attachement profond aux minorités, à la différence. Il y a aussi un rapport au corps singulier dans ces sociétés : on passe par le corps pour toucher à l'esprit. Je pense aux cérémonies tibétaines dans lesquelles les danses mènent à un état de transe, état qui permet de ressentir et de comprendre le mystère de la vie. 
Ces peuples m'ont appris à prendre des risques ; on joue « sa vie » au sens où l'on engage pleinement son corps dans l'art. J'y ai vu un « sens de l'excès », quelque chose de très théâtral.
J'ai en tête cette phrase de René Char : "Que ton risque soit ta clarté". En fait, mon enfance a été extrêmement intense car on voyageait sans cesse : la vie et l'art étaient inextricablement liés. Par exemple, lorsqu'on voyageait en territoire australien, on rencontrait les peintres Aborigènes peignant à même le sol sous les grands arbres australiens que sont les baobabs, afin de se protéger du soleil. La vie était à vif dans toute sa brutalité, sans protection. Cette enfance m'a rendu très perméable au monde, et aussi très sensible aux différentes cultures, à l'ailleurs.

Ces peuples m'ont appris à prendre des risques ; on joue « sa vie » au sens où l'on engage pleinement son corps dans l'art. J'y ai vu un « sens de l'excès », quelque chose de très théâtral.

Benjamin« Quand je suis revenu en France, j'ai retrouvé chez les Gitans le monde de mon enfance ». Comment s’est déroulée cette rencontre? Comment avez-vous été amené à côtoyer le peuple tsigane?

Tout d'abord ma mère m'a offert un recueil de poésie tsigane d'Alexandre Romanès "Paroles perdues" édité chez Gallimard. Alexandre est l'un des grands représentants de la culture gitane en France. « Paroles perdues » m'a énormément touché. Du coup je suis allé voir les spectacles du cirque tsigane Romanès à Paris et je me suis lié d'amitié avec Alexandre Romanès, son directeur. Tout est visible dans les spectacles du cirque Romanès. C'est-à-dire que l’on voit les artistes avant le spectacle se préparer dans la caravane, puis lors du spectacle, monter sur la piste faire leurs numéros, et enfin, après le spectacle, on échange avec eux autour d'un vin chaud et d'un feu de bois en plein air. Ils m'ont appris que le spectacle est à la fois : l'avant, le pendant, et l'après. Ainsi, j'essaye de mettre en œuvre cet apprentissage dans mon travail de metteur en scène. Autrement dit, je fais en sorte de partager une expérience de vie avec le public. Le plus souvent, après mon spectacle "l'âme gitane en tablao", on se retrouve tous ensemble pour boire un verre. Alexandre Romanès m'a d’ailleurs permis de rencontrer la chorégraphe et danseuse de flamenco Karine Gonzalez, avec qui je travaille très régulièrement.

Il y a quelques années, lorsque j'écrivais pour la revue de théâtre "Cassandre Horschamp", j'ai réalisé un entretien du cinéaste d'origine tsigane : Tony Gatlif. Karine Gonzalez a d'ailleurs dansé dans ses films. J'ai alors rencontré Tony de cette manière. Ce qui me passionne dans les films de Gatlif, c'est que la nécessite de vivre, la rage de vivre, l'emportent sur les drames de la vie. 
En 2016, j'ai aussi créé un spectacle avec la scène nationale de Sète qui s'intitulait "El duende" en hommage à la culture gitane et au grand poète espagnol Federico Garcia Lorca assassiné par le régime franquiste. Sur scène, il y avait Karine Gonzalez à la danse, Luis Davila à la guitare et moi-même au jeu. Il s’agit d’un spectacle qu'on a également joué dans les collèges dans le cadre du dispositif du département de l'Hérault : "Collège en tournée". Nous avons présenté ce spectacle à Agde, lieu où j'ai rencontré mon ami gitan Thierry Patrac qui était parmi les spectateurs. "El duende" est devenu "l'âme gitane", c'est-à-dire que j'ai décidé de faire monter sur scène des comédiens amateurs gitans notamment Thierry. Je crois qu’il s’agit d’une des premières fois dans l'histoire du théâtre que des gitans montent sur une scène de théâtre pour dire de la poésie, raconter leur histoire, et d'où ils viennent. Cette histoire est peu connue, à savoir : le peuple gitan est originaire de l'Inde. C'est beau et unique de faire entrer le peuple tsigane dans la grande histoire du théâtre.

"El duende" est devenu "l'âme gitane", c'est-à-dire que j'ai décidé de faire monter sur scène des comédiens amateurs gitans notamment Thierry. Je crois qu’il s’agit d’une des premières fois dans l'histoire du théâtre que des gitans montent sur une scène de théâtre pour dire de la poésie, raconter leur histoire, et d'où ils viennent. Cette histoire est peu connue, à savoir : le peuple gitan est originaire de l'Inde. C'est beau et unique de faire entrer le peuple tsigane dans la grande histoire du théâtre.

Quelle a été votre formation artistique? Y-a-t-il eu des rencontres, des professeurs qui vous ont marqué particulièrement et ont influencé votre art?

Je me suis formé au théâtre à l'École National Supérieur d'Art Dramatique de Montpellier sous la direction d'Ariel Garcia Valdès, en classe initiation, puis à l'école du théâtre national de Bretagne, en classe professionnelle, sous la direction de Stanislas Nordey. Le souvenir que je garde d'Ariel est : sa liberté. Je garde aussi un excellent souvenir de Stanislas comme pédagogue. Nordey n'avait de cesse d'insister sur notre singularité, de développer chez nous notre créativité. Pour Stanislas, l'acteur est un créateur à part entière. J'ai beaucoup apprécié les cours Nordey car il nous aidait à plonger dans notre monde intérieur, et à le révéler. Cet enseignement peut être rapproché de l’injonction de Nietzsche : "Deviens ce que tu es". A l'école du théâtre nationale de Bretagne à Rennes, j'ai eu la chance d'avoir comme professeur le metteur en scène Claude Régy qui est l'un de nos plus grands metteurs en scène, il a aujourd'hui plus de 90 ans. Au théâtre, il a mis en scène les plus grands acteurs, tels que Isabelle Huppert. Régy m'a aussi reconnecté à mon enfance passée chez les peuples aborigènes puisqu'il va chercher dans quelque chose d'autre que la rationalité. Régy se passionne pour l'irrationnel. Par ailleurs, se dégage de cet artiste la sagesse et la joie de ceux qui ont traversé la vie avec ses risques et ses périls. Quand on est face à Régy on n'a plus peur d'oser, de risquer. J'admire son parcours qui a su rester fidèle à sa route d'artiste. Il n'a jamais cherché le pouvoir sinon, il aurait obtenu un théâtre sans problème. Quand je pense à Régy, je pense à cette phrase du poète anarchiste Armand Gatti : "j'ai été, je suis, je serai". Je crois que dans les grands parcours il y a cette continuité, cette cohérence.

Quand on est face à Régy on n'a plus peur d'oser, de risquer. J'admire son parcours qui a su rester fidèle à sa route d'artiste. Il n'a jamais cherché le pouvoir sinon, il aurait obtenu un théâtre sans problème. Quand je pense à Régy, je pense à cette phrase du poète anarchiste Armand Gatti : "j'ai été, je suis, je serai". Je crois que dans les grands parcours il y a cette continuité, cette cohérence.

dansePouvez-nous parler de la compagnie TBNTB? Quels sont ses objectifs, son credo et ses ambitions?

Ma compagnie de théâtre s'intitule "TBNTB" qui sont les initiales de la fameuse réplique d'Hamlet de Shakespeare "To be or not to be". La compagnie est installée à Montpellier.
Dans mes spectacles, avec ma compagnie "TBNTB", je mêle souvent les arts : la danse, la musique, la poésie, et il y aussi une grande place pour l'improvisation, pour le performatif. Dans le travail de ma compagnie je mêle souvent des artistes professionnels avec des artistes amateurs. J'ai retrouvé chez les amateurs une maladresse, un vécu, une spontanéité qui font partie de ce que je cherche dans mes spectacles. Aux artistes professionnels avec lesquels je travaille, je demande sans cesse de se mettre en danger et d'aller vers des zones où ils n'ont pas l'habitude d'aller. Par exemple, la danseuse de flamenco Karine Gonzalez, s'est mise, dans "l'âme gitane en tablao", à dire de la poésie alors qu'elle n'est pas actrice.
Ma compagnie est engagée au sens où elle réfléchit le monde d'aujourd'hui, et elle essaye d'imaginer un autre monde possible, une autre façon de vivre. Par exemple, dans mon spectacle autour de la culture gitane, j'essaye de faire ressentir que les gitans peuvent apporter une réponse à notre monde occidental où l'on est allé trop loin dans l'individualisme, l'argent, et le pouvoir. Chez les gitans, l’aspect collectif et l'entraide sont des notions très importantes. Dans la culture gitane l'oralité compte aussi beaucoup. On doit se tenir à la parole donnée. J'ai retrouvé chez les gitans une éthique. Dans notre monde d'aujourd'hui on promet tout et n'importe quoi. 
Il y a également tout le travail que nous menons avec ma compagnie, dans le cadre d'actions culturelles dans des quartiers populaires, notamment à Agde et prochainement à Perpignan et à Alfortville, dans la ville où j'habite. L'idée est d'amener l'art où il y en a peu.

J'ai retrouvé chez les gitans une éthique. Dans notre monde d'aujourd'hui on promet tout et n'importe quoi.

Je vous cite : Montaigne disait « un honnête homme est un homme mêlé ». Comment entendez-vous cette maxime?

Avec Montaigne, j'entends qu'il faut se mêler aux cultures, qu'il faut aller au delà des clichés que l'on peut avoir sur telles ou telles cultures. Selon moi, chaque culture ainsi que chaque être humain a ses failles, ses paradoxes mais aussi son génie. Je pense que la richesse de la vie se trouve dans ce mélange des cultures, des savoirs. Je me sens à cheval entre le monde oriental de mon enfance et le monde de la culture occidentale en France.

Je me sens à cheval entre le monde oriental de mon enfance et le monde de la culture occidentale en France.

Depuis 2018, vous développez un projet d’ateliers artistiques en vue de la création d’une comédie musicale à Agde. Le premier combat à mener pour un artiste ayant une volonté de « mêler » les populations, c’est un combat politique je suppose? 

Oui en effet depuis 2018, je mène un projet dans les quartiers populaires d'Agde avec le projet Body Agde. C'est un combat pour une culture populaire pour tous. Il faut aller là où parfois les pouvoirs publics ne vont plus, là où le combat me semble essentiel. Parce qu'on amène de la culture là où les gens en ont vraiment besoin pour se reconstruire ou, tout simplement se construire. Ce public a besoin d'exprimer des émotions parce que souvent il y a eu un parcours de vie difficile. L'art sublime chez eux la douleur de vivre. On se doit en tant qu'artiste d'aller vers eux. C'est trop facile de dire que le public populaire ne vient plus au théâtre. Il faut aussi se remettre en cause en tant qu'artiste, et comme l’écrit le poète Dubuffet : "l'art ne coule pas dans les lits qu'on a fait pour lui". L'art peut en effet se trouver au coin d'une rue et pas forcément dans les musées ou les théâtres. Et puis je trouve cela formidable de découvrir des artistes qui n'ont pas été repérés par les institutions.

C'est trop facile de dire que le public populaire ne vient plus au théâtre. Il faut aussi se remettre en cause en tant qu'artiste, et comme l’écrit le poète Dubuffet : "l'art ne coule pas dans les lits qu'on a fait pour lui".

Vous dîtes que ce projet a pour objectif de permettre l’accès à la culture à des populations qui ne l’ont pas. Quelle est votre définition de cette "culture" dont ils sont démunis?

Ils sont parfois démunis de la culture livresque. De même qu’ils n'ont pas toujours la technique pour maîtriser leur art. Je leur dis souvent d'articuler, de parler fort, de bien respirer afin qu'on les entende. Ce qui fait leur force c’est qu'ils ont des parcours de vie puissants, éprouvants. Ils ont la culture de la vie. Ils ont l'intelligence du cœur. Et de mon point de vue : c'est le plus important.

danseComment procédez-vous pour ce projet? Qui intervient? Comment travailliez-vous avec les participants?

Pour ce projet "Body Agde" à Agde, je travaille en étroite collaboration avec Thierry Patrac qui travaille pour la mairie d'Agde et qui est l'un des grands représentants de la culture gitane dans le sud de la France. Lors de la première année de "Body Agde" il y a eu des cours gratuits pour tous les publics dans une salle jeunesse du cœur de la ville d'Agde. Il y a des cours de chant, de danse, de musique, de cinéma. J'ai fait intervenir des artistes d'Agde et de Montpellier. Il y a eu aussi un échange entre les étudiants en art du spectacle de l'Université Paul Valéry de Montpellier et les participants à Body Agde. Le fait que je sois professeur de théâtre à l'université Paul Valéry de Montpellier a facilité cet échange. Ce fut magnifique de voir deux mondes se rencontrer : les étudiants, et les amateurs du cœur de la ville d'Agde. Je pense ici par exemple au champion de Boxe multi-médaillé Christophe Rodriguez (un des amateurs du projet Body Agde) qui devant les élèves de l'université faisait un parallèle entre son art : la boxe, et l'art théâtral. Christophe a expliqué aux jeunes étudiants en art du spectacle que lorsqu'il monte sur le ring il est dans sa bulle intérieure. Et l'acteur lorsqu'il rentre sur scène il doit être connecté avec son monde intérieur. 
Il y a dans ce projet une vraie mixité sociale. Et puis dans le cadre de "Body Agde" on intervient aussi dans les écoles primaires du cœur de ville d'Agde et à Nézignan, un village proche d'Agde.

Par le théâtre, je transmets aux amateurs la technique nécessaire pour devenir artiste, à savoir : porter la voix, bien articuler, être à l'écoute de l'espace et du partenaire. C'est un moyen aussi pour les participants d'apprendre qu'il n'y pas de création sans cadre, sans rigueur. Je les fais travailler aussi sur les classiques, par exemple Molière.
Lors de la deuxième année, nous allons créer une comédie musicale. Une création qui va partir d'eux, de ce que j'ai vu dans les différents cours. Ce sera une création originale. Les amateurs sont bons en général lorsqu'ils sont proches d'eux, de leurs histoires, de leurs vécus. Ensuite, au cours de la troisième année nous allons faire tourner la comédie musicale. 
Depuis septembre 2019, le comédien et metteur en scène Christian Colin de la Comédie-Française nous a rejoints pour donner des cours de théâtre dans le cadre de Body Agde. Christian est aussi un formidable professeur de théâtre puisqu'il intervient et est membre du jury dans les plus grandes écoles de théâtre en France notamment dans l'école du théâtre national de Strasbourg sous la direction de Nordey. Christian a aussi fondé l'école du théâtre national de Bretagne à Rennes. 
Je tiens d'ailleurs à remercier les pouvoirs publics qui ont été exemplaires pour ce projet. Je pense à Didier Laporte qui est le directeur de la cohésion urbaine et sociale de la ville d'Agde. Didier est à l'initiative du projet et l'a proposé à ma compagnie. Pour ce projet, on est accompagné par les financements de la ville d'Agde et de son agglomération, de la région Occitanie, de la Drac, de la CAF et de la Cget. Je tiens aussi à remercier Jean Pierre Besombes de la Drac et mon ami Thierry Patrac avec qui on travaille au quotidien sur "Body Agde" et d'autres projets. Jean Varela le directeur du Printemps des comédiens à Montpellier est aussi venu nous voir à plusieurs reprises. Et pour le projet "Body Agde", nous sommes à la recherche d'un parrain ou d'une marraine pour cette deuxième année.

gitansCela a commencé en 2018…sur quels supports (textes, musiques, chansons) vous êtes-vous appuyé…et pourquoi ces choix?

Concernant le cours de théâtre, je me suis appuyé sur des propositions qui venaient des participants. Par exemple, une participante adore chanter Piaf. Par conséquent, elle chantera Piaf lors du spectacle. Un autre aime passionnément chanter Kendji Girac. On apprend à se connaitre les uns les autres progressivement, et j’arrive à percevoir que tel participant peut jouer tel ou tel personnage. Cela sera une histoire originale, je créerai le scénario.

Vous êtes aussi le créateur d’un spectacle qui a déjà tourné en région et sur Paris : "l’Âme Gitane en Tablao"…pour le présenter, vous évoquez des mots comme «  duende », « tablao »…pourriez-vous les définir pour nos lecteurs et en profiter pour nous parler un peu plus de ce travail...que vous avez mis en scène?

En effet récemment j'ai monté la pièce intitulée "L'âme gitane en tablao" à Paris au guichet Montparnasse d'avril à juin 2019 avec mon producteur Patrick Gastaud d'Antisthène que je tiens particulièrement à remercier. Patrick est un producteur rare dans ce métier. Il n'a pas peur de se lancer dans des nouvelles aventures.
"L'âme gitane en tablao" est un spectacle avec Karine Gonzalez à la danse, Dani Barba à la guitare flamenca et moi-même qui raconte mon enfance voyageuse. Je raconte comment j'ai rencontré la culture gitane et aussi les paradoxes de cette culture. Karine Gonzalez est l'une de nos meilleures danseuses de flamenco. Elle est également une des rares danseuses à danser la danse soufi : danse où l'on tourne sur soi-même jusqu'à parvenir à un état de transe. Dani Barba joue de la guitare avec une profondeur rare.
Dans ce spectacle, il y a un mélange de danse, de flamenco, de guitare, d’improvisation et de poésie, dont le texte «jeu et théorie du duende » de Federico Garcia Lorca. Federico Garcia Lorca était l'ami des gitans, il a d'ailleurs écrit "Romancero gitano" qui est un hymne à la culture gitane.
Le « duende » est le feu, si on devait le traduire, la flamme, le supplément d'âme, il est l’intensité du présent. Voilà ce que l’on essaye de toucher chez les spectateurs. Le spectacle se modifie en fonction du public, du moment. S'il y a une réaction du public je la prends en compte et je joue avec en direct. Par exemple, si à la fin de la danse de Karine il y a un "olé", je rebondis en disant aussi à mon tour "Olé". Il y a aussi beaucoup d'humour dans ce spectacle. Comme le dit l’écrivaine Marguerite Duras : "la vie est une vaste rigolade".
On recrée l'ambiance « tablao » qui vient de l'espagnol. En Espagne, lorsque l’on va dans un tablao, c'est pour boire un verre, manger quelque chose tout en regardant un concert de flamenco. Le mot français qui pourrait le mieux traduire le tablao serait le cabaret. L'idée est de créer un partage et d'être le plus proche possible de la vie. Dans ce spectacle on dit aussi des poèmes d'Alexandre Romanès : "la neige, le vent, les étoiles pour certains ce n'est pas assez". Dans notre série à Paris d'avril à juin 2019, il y a eu certains soirs, la formidable danseuse de flamenco : Nati James, au chant Andres de Jeres avec sa voix qui vient des tripes, aux palmas Isidoro de Jeres qui est d'une grande sensibilité, et à la guitare flamenco Rodople Babignan qui sait se transcender face au public et enfin, François Aria avec sa guitare flamenco d'une grande poésie. Certains soirs on avait aussi avec nous Alexandre Romanès qui nous racontait des anecdotes sur son incroyable vie. Alexandre a été l'un des grands amis du poète Jean Genet.

Le « duende » est le feu, si on devait le traduire, la flamme, le supplément d'âme, il est l’intensité du présent. Voilà ce que l’on essaye de toucher chez les spectateurs.

Il existe deux formes à cette création artistique…pourquoi?

La petite forme "L'âme gitane en tablao" nous regroupe tous les trois sur scène, avec des guests certains soirs, c’est-à-dire des amis artistes. La grande forme qui s'intitule "L'âme gitane" regroupe des comédiens amateurs gitans tel que mon ami Thierry Patrac. Thierry est un magnifique comédien. Mais cette grande forme reste à être élaborée, écrite. Je tiens à préciser que le réalisateur Henri-François Imbert prépare un film sur notre aventure autour de la culture gitane. Le film devrait sortir nationalement en 2022.

« Sur scène je suis tel un chef d'orchestre qui dirige ses interprètes et joue avec le public. » Le spectacle est donc différent chaque soir…Vous affectionnez particulièrement cette sensation grisante d’improvisation, on suppose?

 J'affectionne particulièrement l'improvisation parce que j'y retrouve du risque c'est-à-dire que cela nous oblige à être aux aguets et jouer avec les réactions du public. Ca m'amène vers le performatif qui est une forme théâtrale que j'aime particulièrement parce qu'on est pleinement avec son corps, on prend le risque de le mettre en danger. A un moment je fais la danse Aborigène de mon enfance et je rentre presque dans un état de transe.

ame gitaneVous y êtes accompagné de musiciens et de danseuses…comment les avez-vous choisi.e.s? Est-ce un projet qui s’est construit à tous ou y-a-t-il eu un casting?

Les artistes travaillant avec moi, qu'ils soient professionnels ou amateurs, n’ont jamais eu à passer de casting. Ce sont des rencontres au fil de la vie.

Enfin...comment se profilent les prochains mois pour Benjamin Barou-Crossman? Des combats/des actions à mener? Des nouveaux projets artistiques? 

Dans les prochains mois, nous allons, avec ma compagnie TBNTB, reprendre la deuxième année de "Body Agde", puis démarrer la première année du projet dans les quartiers de Perpignan. Je vais aussi reprendre mon spectacle "L'âme gitane en tablao" en tournée. On a reçu pour ce spectacle d'excellents retours du public, et aussi de la presse, notamment dans Télérama et le Canard enchaîné. Pour cette reprise, je vais ajouter 20 minutes environ au spectacle. Il y aura aussi la création de cette comédie musicale dans le sud de la France. En 2020 je vais aussi démarrer l'aventure avec mon ami Nordine Terranti dans les quartiers de ma ville Alfortville, en banlieue parisienne. Et puis, je n’aurais jamais pensé dire cela avant, mais j'aimerais diriger un théâtre, un lieu culturel dans un quartier populaire en France avec à l'intérieur une école de théâtre afin de mettre en œuvre tout ce que j’apprends dans le cadre des mes actions culturelles et de ma rencontre avec les différents publics. Nous avons d'ailleurs écrit avec la comédienne et metteuse en scène Fanny Touron une tribune libre dans Médiapart sur ce que l’on espère pour le théâtre français aujourd'hui.

Crédits-photos:

Photos de Nati James dans "L'ame Gitane en tablao", prises au Théâtre du Temps, Paris, mars 2018.

Crédit: KarimC/antisthène

"L'ame Gitane en tablao" à 4 interprètes:
- jeu, mise en scène: Benjamin Barou-Crossman
- danse: Naty James et Karine Gonzales
- texte et jeu: Alexandre Romanes
Ces photos ont été prises au théâtre du temps, mars 2018

Crédit : KarimC / antisthène

Spectacle à 7 interprètes

mise en scène et jeu : Benjamin Barou-Crossman
jeu : Thierry Patrac, Nathalie Rey, Kakes Baptiste,
jeu et clarinette: Hélios Azoulay
guitare flamenco : Luis Davila-Oria
danse flamenco : Karine Gonzalez

Crédits : Diane Arques / ADAGP, Paris, 2018

Photos Benjamin barou-Crossman

 Photo : Diane Arques / ADAGP, Paris, 2018