Laterna magica : une retranscription théâtrale mémorable de la fausse autobiographie d’Ingmar Bergman

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mardi 23 juillet 2019 11:12 Affichages : 865

laterna magicaPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Réinvention pour le plateau de la fausse autobiographie d’Ingmar Bergman, la mise en scène de Laterna magica par Dorian Rossel offre à ce récit sans complaisance une adaptation théâtrale remarquable. Dans ce texte, l’auteur, profondément marqué par une éducation rigide, des rapports familiaux complexes, et doté d’une imagination foisonnante, se raconte, laisse ses souvenirs dériver, réinventant même sa propre histoire pour mieux se l’approprier. A la fois restitution de souvenirs et exutoire psychanalytique, cet écrit dessine un portrait passionnant de cet homme de spectacle, à la fois directeur de théâtre et réalisateur de films, qui fait de sa vie dans Laterna magica une matière vivante, fertile et fluctuante, nourrie de blessures et de crises, de bonheurs et de rêves, et qui lui permet d'expliquer les raisons de sa créativité.

Ce dont je me souviens avec le plus d’intensité, c’est le bout de sparadrap à son index gauche.

L’intérêt de ce spectacle réside évidemment tout d’abord dans la (re)découverte de cette prose virtuose qui décrit avec une acuité mordante et une lucidité souvent dérangeante la réalité d’une famille de pasteurs à la maison toujours ouverte sur l’extérieur et donc exposée aux critiques de la paroisse (Ingmar Bergman dit: « la scène crûment éclairée du presbytère »), où l’on ne lève jamais le masque. Exécutant le portrait d’« êtres de bonne volonté qui ployaient sous un héritage trop lourd », et faisant s’écrouler la « fragile façade du prestige social » qui ne cessait de s'effriter avec les années, Ingmar Bergman justifie sa genèse : « De façon rationnelle, j’ai décidé de devenir un hypocrite. Je me console en me disant que celui qui a vécu dans le mensonge aime la vérité. »

La mise en scène d’une sobriété élégante convainc très vite. La présence féminine de Delphine Lanza apporte une touche de douceur délicieuse, un contrepoint séduisant, tout à la fois pour son utilité évidente - lorsqu’il s’agit de dialoguer - et son superflu « nécessaire ». La scénographie, tout en effets délicats, se lit dans ses modifications comme une redondance contemplative de ces instants que l’écriture saillante a capturés et sus restituer avec intelligence. Les effets de lumière, de surcroit, sculptés avec l’émotion du plateau, percutent.

Je vais être celui qui s’en est le mieux tiré en me faisant menteur.


Fabien Coquil endosse magistralement le rôle de narrateur-personnage par le truchement d’une présence singulière, sans cesse d’une belle justesse. Très vite le public est happé et emporté par le jeu du comédien qui s’approprie brillamment la personnalité du Bergman évoqué, d’une honnêteté dérangeante, d’une « maniaquerie obsessionnelle », d’un contrôle de soi et d’une mise à distance de l’émotion déstabilisants. Il réussit à faire ressentir au spectateur ce sentiment paradoxal d’une exquise volupté de plaisir esthétique accompagné de secondes d’horreur, ou tout du moins, de répulsion. En s'exposant avec le plus de sincérité possible, le personnage apparait en effet tout à la fois fébrile et posé, fragile et détestable car arrogant.

Prendre quelque chose au sérieux, c’est être concret..et le concret m’effraie.


Laterna Magica s’avère donc la mise en scène - travaillée avec une méritoire sensibilité - d'une prise de conscience progressive de soi-même. Une pièce qui vous emporte, pulsation après pulsation. Bravo!

Je transmets, je ritualise l’indicible.

Je ne participe pas au drame. Je le traduis, je le matérialise.

Laterna magica
Auteur : Ingmar Bergman
Mise en scène : Dorian Rossel, Delphine Lanza
Interprète(s) : Fabien Coquil, Delphine Lanza, Ilya Levin
Lumières : Julien Brun
Musique : Yohan Jacquier
Son : Thierry Simonot
Costumes : Eléonore Cassaigneau
CIE STT (SUPER TROP TOP) / DORIAN ROSSEL
Photos: Carole Parodi

Dates et lieux des représentations:
- À 10H30 : DU 5 AU 23 JUILLET 2019 - RELÂCHES : 10, 17 JUILLET- au 11 • GILGAMESH BELLEVILLE ( 11, bd Raspail, 84000 - Avignon) - Festival Avignon Off 2019

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