J’ai pris mon père par les épaules : les noces sans éclat d’Arnaud Meunier et Fabrice Melquiot

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mercredi 20 février 2019 00:01 Affichages : 683

pèrePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Le secret d’un mariage réussi tient-il dans le talent et les qualités de ceux qui s’unissent? Assurément non, cette alchimie mystérieuse tient surtout dans la compatibilité de leurs univers et leur capacité à se comprendre. « J’ai pris mon père par les épaules » en est un exemple probant. Rien n’a été laissé au hasard, la distribution est irréprochable et pourtant l’on garde un souvenir mitigé de ces noces scéniques. L’univers poétique et spirituel du dramaturge Fabrice Melquiot a des airs d'albatros englué dans la scénographie ultra réaliste de Nicolas Marie que la mise en scène d'Arnaud Meunier n’arrive pas vraiment à élever. Le texte se dénature au contact d’un dispositif très classique et qui se nourrit essentiellement des intelligences déjà présentes dans l’écriture. Nos mots, un peu bruts peut-être, s'accorderont avec l'humeur de Roch, incarné par Philippe Torreton qui, au lyrisme et à la béatitude de complaisance, affirme préférer la sincérité. 

L'histoire? Dans un petit HLM d’une cité de Saint-Étienne - devenu épicentre d’un tremblement de terre - vivent Roch et Enée, père et fils; Anita, une quarantenaire célibataire qui les aime tous les deux et s’avère très certainement enceinte du deuxième et Céleste, l’amie aussi volcanique que fidèle d’Enée… et puis autour gravitent d’autres individualités attachantes : Bakou qui rêve d’embrasser la carrière d’acteur et n'ose exprimer ses préférences amoureuses, Mourad l’idéaliste qui aimerait changer les mots et le regard du monde, ou encore Grinch, pote de longue date de Roch, un Dick Rivers sur le retour désopilant…Seulement voilà : le premier cataclysme en annonce un bien plus bouleversant, qui vient secouer cette communauté déjà marquée en cicatrices et en douleurs intestines. Roch est condamné : un cancer ne lui laisse que très peu de temps à vivre. Après la phase du contrecoup de la nouvelle et la période médicalisée qui se révèle un échec, Enée va décider d’entraîner son père dans un road trip au Portugal, «  le Far West de l’Europe », espérant vivre encore quelques instants privilégiés en compagnie de son géniteur.

De l’épopée de Virgile, l'Enéide, dont il s'est très librement inspiré, Fabrice Melquiot a gardé quelques images et thématiques : celle d’un fils portant son père sur les épaules, d’une Didon énamourée puis furieuse (réincarnée en une Betty niaise sur une aire d’autoroute?), d’un passage aux Enfers…et sans doute aussi la dimension d’apatride en proie à des interrogations vives sur la localisation de la terre espérée, où l'on pourra reconstruire l'espoir et fonder une nouvelle nation; cet Enée moderne est en effet en perte de repères, d’ambitions, de foi en l’avenir, de convictions humaines, patriotiques, politiques… A l’Enée antique auquel les dieux demandent de fonder une nouvelle « Troie », alors que cette dernière est en proie aux flammes et à la violence des Achéens, répond l’Enée de 2015 qui devient témoin abasourdi d'un Paris à feu et à sang alors qu'il a commencé un voyage et ne sait plus s'il va continuer à avancer lorsque le père s'éteint. Métaphore d'une génération dont on a coupé les ailes de l'avenir. Que faire? Rester dans une épave de voiture, jeter l’ancre et ne plus bouger? 

Devenir insignifiant, un putain de défi.

Enthousiasme restreint pour une pièce sans doute bien trop ambitieuse car dotée d’une scénographie impressionnante mais qui n’est pas exploitée de manière extraordinaire, d’un texte qui s’avère un peu bavard et qui traite tout à la fois de la réalité de la maladie, des retrouvailles et adieux d’un père et d’un fils, de la complexité des liens amicaux et amoureux, des injustices sociales et des désillusions des gens modestes…et de cette année terrible 2015 qui a assommé la France entière. D'ailleurs, pour tout dire, on ressent un sentiment de vrai malaise quand s’annonce sur le plateau au moyen d'un écran-télé les évènements du 13 novembre car la pièce traîne déjà en longueurs, l'on languirait que cela se finisse et que, propulsés soudain dans une réalité qui devrait nous « ré-anéantir », on aspire plutôt à sortir pour respirer un peu…

Oui, l'on comprend l’intérêt dramaturgique de mêler les derniers instants d’un Roch disant adieu à la vie à la factualité d'un monde qui ne donne plus de bonnes raisons de le regretter… Oui, Philippe Torreton offre une belle présence charismatique et incarne les pince-sans-rire avec succès, accompagné d’un Vincent Garanger délicieux en meilleur ami complice et d'une Rachida Brakni à la douce présence...Les jeunes comédiens qui les entourent sont assez justes également…Et oui, la pièce ne manque pas de répliques à l’humour cinglant inspirées, et de quelques scènes percutantes - comme celle notamment de l’annonce des différentes étapes du traitement de Roch, entre séjours à l’hôpital et rémissions - ou complices - comme la soirée d'adieu dans l'appartement de Roch. On soutiendra cependant que l'insertion d’une dimension onirique ne fonctionne pas, et cette « mort qui rôde », qui représente le fils décédé de Grinch, distrait plus qu’elle n’émeut.

Et oui...il y a des mots forts qui donnent une couleur gris-sourire pertinente à la pièce, de nombreuses réflexions à garder en mémoire ( « prendre ce qui est et pas ce qui devrait être » /« La vie, c’est comme l’esprit de chacun. »), quelques jolis moments comme la première rencontre en bord de plateau entre Roch et Grinch...mais l'excellence, comme chacun sait, laisse toujours une envie d'y revenir ténue, une émotion tangible qui secoue le public et qui n'a pas fait frissonner les rangs du théâtre Bernadette Lafont nîmois. Peut-être qu'en d'autres lieux, ce "J’ai pris mon père par les épaules"  trouvera une oreille plus réceptive. Le travail est méritoire et les thèmes abordés louables. L'ensemble gagnerait à s'écourter d'une bonne demi-heure...


J’ai pris mon père par les épaules
Texte : Fabrice Melquiot
Mise en scène : Arnaud Meunier
Collaboration artistique : Elsa Imbert
Avec (par ordre d’apparition) Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénédicte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter
Assistanat à la mise en scène et dramaturgie : Parelle Gervasoni
Assistanat à la mise en scène: Fabio Godinho
Scénographie : Nicolas Marie
Lumière : César Godefroy
Création musicale : Patrick De Oliveira
Création vidéo : Fabrice Drevet
Costumes : Anne Autran
Perruques et maquillage : Cécile Kretschmar
Regard chorégraphique : Cécile Laloy
Construction décor et costumes : Ateliers de La Comédie de Saint-Étienne
Production: La Comédie de Saint-Étienne – CDN | coproduction Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ; Célestins – Théâtre de Lyon | avec la participation du jeune théâtre national et le soutien du Fond d’Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, D.R.A.C. et Région Provence-Alpes-Côte d’Azur | L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté

| Création à La Comédie de Saint-Étienne | 29 janvier 2019

Dates et lieux des représentations:
- Les 6, 7 et 8 février 2019 au Théâtre Bernadette Lafont ( 1 place de la Calade - 30000 Nîmes)
- Du mar. 19/02/19 au dim. 10/03/19 à Paris au Théâtre du Rond-Point - Tel. +33 (0)1 44 95 98 21
- Du mer. 13/03/19 au sam. 23/03/19 à Lyon aux Célestins - Tel. +33 (0)4 72 77 40 00
- Du mer. 27/03/19 au jeu. 28/03/19 à Annecy - Bonlieu Scène nationale - Tel. +33 (0)4 50 33 44 11
- Du mar. 02/04/19 au mer. 03/04/19 - Les Théâtres de la Ville de Luxembourg
- Du mar. 16/04/19 au jeu. 18/04/19 au Théâtre Molière - Sète ( 34) - Tel. +33 (0)4 67 74 66 97
- Du mer. 24/04/19 au ven. 26/04/19 - CDN de Normandie - Rouen - Tel. +33 (0)2 35 70 22 82
- Du jeu. 09/05/19 au ven. 10/05/19 au Théâtre de Villefranche - Tel. +33 (0)4 74 68 02 89
- Du jeu. 16/05/19 au sam. 18/05/19 à Marseille - Les Théâtres
- Le 24/05/2019 - Thonon-les-Bains - Maison des Arts du Léman-Thonon- Tel. +33 (0)4 50 71 39 47