Gagnez 3 x 2 places au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse avec La Grande Parade !

Tentez votre chance avant le 23 novembre en envoyant vos nom, prénom et adresse postale à :

lagrandeparade@lagrandeparade.fr

- See more at: http://lagrandeparade.fr/index.php/le-manege-des-momes/coups-de-coeur/319-fabian-negrin-jouons-avec-les-mots-au-caprice-du-vent#sthash.o4JUph3T.dpuf

Alexandra Tobelaim : "Il y a sans doute l'envie de m'extraire de l'histoire singulière de Jean-René.'

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : dimanche 21 octobre 2018 21:18 Affichages : 286

Alexandra TobenaimPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ En 2006, Jean-René écrivait et interprétait sur scène un monologue autobiographique bouleversant évoquant la mort tragique de sa mère dans un pays lointain en proie à la violence et à la déraison. Un cri de douleur et d’incompréhension mais aussi une réflexion sensible et subtile sur les liens complexes qu’entretiennent souvent les enfants avec leur génitrice. "Il m’aura fallu trois années de coma profond pour vous donner rendez-vous dans ce lieu"… "Les larmes étaient les épilogues des rêves de la nuit ."

Etonnant texte traversé par des émotions tout aussi fortes que nuancées. Après ce « torrent de larmes taries », quand « l’univers s’est arrêté » et qu’on a « plus d’horizon », comment parler de cette mère à la « jupe aux mille plis », « à l’écriture « dans un style grand siècle, plein de déférences et d’humanité, qui vous agaçait adolescent réclamant sa « ration de résultats scolaires » et les « harangues intarissables » qui suivaient, qui promettait que la Belgique n’était qu’une destination « de passage » et dont « nous ne sommes jamais partis »? Celle que vous accusiez, vivante, d’avoir tout raté avec vous, et avec laquelle, devenu adulte, lors de vos dernières « sporadiques et fugaces » visites dans son pays, vous vous comportiez en « invité courtois » ? Celle à laquelle vous criez maintenant dans le néant « Pourquoi ne vous ai-je pas parlé? », réalisez «  vivante, je m’exilais de vous? » et constatez avec stupéfaction «  Je vous avais connu sainte. Je vous avais retrouvé martyre »….Cette mère qui agissait avec rigueur et rigidité des principes pour offrir un avenir, qui se sacrifiait par devoir et compensait comme elle pouvait une situation familiale douloureuse…cette mère qui aimait trop mais tellement et que l’on découvre en figure tutélaire de « La mère » lorsqu’on retourne en Haïti, symbole de résistance et d’engagement stoïque dans un pays en déliquescence.

Est-ce vous qui me hantez ou est-ce moi qui vous tient prisonnière dans mes souvenirs?

Octobre 2018. Sur un plateau d’une blancheur immaculée, seules trônent des colonnades de rideaux à la plissure antique. Six hommes sur scène dont trois musiciens s’engagent avec délicatesse dans l’embrasure de cet hommage singulier et peu à peu, dans un jeu choral qui n’exclut ni le lyrisme, ni la confession sincère, ni la dérision pudique, s’emparent avec leurs personnalités diverses de ce texte poignant. Sacré gageure dont nous souhaitions approfondir les enjeux artistiques avec Alexandra Tobelaim qui en est la metteuse en scène. C’est chose faite…et nous ne saurions que trop vous inviter à découvrir ce travail qui est encore perfectible mais relève d'un principe de jeu fort intéressant - tant il demande aux comédiens une capacité d'écoute et d'improvisation méritoires - et met sur le devant de la scène un texte d’une puissance et d’une poésie mémorables.

Votre mort se dissout peu à peu dans la géographie de la douleur.

Comment êtes-vous « tombée » sur ce texte? Connaissiez-vous l'auteur? En cherchiez-vous un sur un thème en particulier?
C'est un ami metteur en scène qui m'a parlé de Jean-René Lemoine. J'ai lu. Je suis entrée dans son écriture par une pièce qui s'appelle Atlantides. Une très belle pièce, je découvrais l'écriture de Jean-René, sa langue. Puis j'ai lu Face à la mère, ce fut un choc.

Qu'est-ce qui vous a séduit dans « Face à la mère »? Sa portée universelle? Son sujet « tabou » parce que douloureux( et le monter était donc un challenge..)? Une raison plus personnelle ( cela faisait écho à une situation de fille vécue? Ou de mère avec son/ses fils?)
Tout. Absolument tout. Ce dont elle parle, certes, mais aussi sa construction. Elle est écrite en 3 mouvements, et ces trois mouvements donnent un côté circulaire à la pièce. Une conception du temps un " éternel présent" et encore la simplicité des mots utilisés pour expliquer des choses si complexes. Tout en fait.


À l'origine, Jean-René Lemoine jouait le texte seul sur scène. Pourquoi avoir choisi de le faire porter par trois comédiens...voire même six puisque les musiciens donnent corps aussi à cette voix de fils qui s'élève...?

...ça s'est imposé à moi. Si j'analyse, il y a sans doute l'envie de m'extraire de l'histoire singulière de Jean-René. Sans doute aussi l'envie de travailler sur une zone de jeu où la polyphonie pouvait entrainer des émotions différentes pour les spectateurs que celles éprouvées face à un seul acteur. Diffracter l'émotion, les possibles comme autant d'échos de nos vies.

Diffracter l'émotion, les possibles comme autant d'échos de nos vies.



Comment avez-vous travaillé avec les comédiens pour qu'ils s'imprègnent du texte, pour qu'ils superposent si aisément leur voix et finissent par former un chœur harmonieux?
On a beaucoup marché pour évacuer la pensée. On a travaillé à trois voix quasi tout le temps, les trois comédiens connaissent tout le texte. On a navigué sur plusieurs mers, des mers intérieures et des océans lointains. Un travail très commun à 7 à 9 (avec l'éclairagiste, la préparatrice vocale, l'ingénieur du son, le scénographe...). On s'est nourri les uns des autres, beaucoup.

La musique s'est-elle créée en même temps que la mise en scène se construisait? Vous a-t-elle parfois influencée dans vos choix ?
La proposition d'Olivier Mellano, le compositeur, était que je puisse travailler avec les deux partitions, la partition textuelle et la partition musicale. La majeure partie de la musique a été composée en amont des répétitions. 
C'était la première fois que je procédais comme cela, et j'ai beaucoup aimé. 



Ce monologue passe par différents états émotionnels ...de la tendresse émue d'un fils à sa colère et ses reproches véhéments, de l'incompréhension à l'admiration...On imagine que vous avez fait un premier travail de découpage de moments différents d'émotions à traverser et que vous avez cherché ensuite comment faire fluctuer cette vague sur le plateau? 
Ça ne s'est pas passé comme cela. Ce ne sont pas les émotions qui ont guidé le travail. Pour ce projet, c'est une accumulation de strates qui a priori n'étaient pas en lien direct avec telle ou telle partie du texte. C'est très étrange la fabrication de ce spectacle. On est partie du macro, du cosmos. De tout ce qui nous relie aux vivants, à être ensemble. Les échos que cela provoquaient en nous. Tout ce qui nous relie aux morts, ou à la mort. Et les échos que cela provoquait en nous. Nous sommes descendus peu à peu, comme en spirale dans la matière du texte. Besoin d'une vision commune de notre place sur terre à partir de ce texte. Et puis on a défini des règles du jeu, peu à peu. Les acteurs ont un cadre très précis et très libre à la fois. Ils connaissent tous les trois les textes, on a défini des "motifs" moment après moment en fonction de la sensation à chercher, à provoquer pour les spectateurs à ces moments-là. Les motifs sont les façons dont la parole se prend : en duo, en relais, en chœur à l'unisson, en canon, soliste.... et ensuite cela s'invente dans le temps de la représentation. Donc, on ne sait pas qui dira quoi. J'aime cet endroit de jeu, qui s'invente dans l'instant, et l'écoute et la fragilité que cela crée. Et aussi le défi que cela représente pour les acteurs et la folie qu'ils ont eu d'accepter !

C'est très étrange la fabrication de ce spectacle. On est partie du macro, du cosmos. De tout ce qui nous relie aux vivants, à être ensemble. Les échos que cela provoquaient en nous. Tout ce qui nous relie aux morts, ou à la mort.

Face à la mère

Le texte de Jean-René Lemoine ne parle pas d'une mort de mère commune...Outre celui d'un fils qui dit adieu à sa mère, il devient aussi celui d'un homme qui constate la destruction du pays où il est né...vous semblez avoir choisi de ne pas appuyer sur cette dimension-là et évoquez davantage l'horreur du crime subie plutôt que de l'ancrer dans le pays d'Haiti? D'ailleurs la scénographie est épurée; les rideaux blancs rappelant les jupons de la mère...de n'importe quelle mère en fait...
Oui. Jean-René aussi décide de ne pas nommer Haïti. Cela me semblait important de laisser (malheureusement) de multiples possibles sur l'origine du pays où le drame se situe. Nous cherchions un espace où le spectateur puisse projeter son imaginaire. C'est important de laisser la place au spectateur, cette page /plage blanche, enveloppante me semblait propice pour engager une discussion avec les spectateurs.

Les acteurs ont un cadre très précis et très libre à la fois. Ils connaissent tous les trois les textes, on a défini des "motifs" moment après moment en fonction de la sensation à chercher, à provoquer pour les spectateurs à ces moments-là. Les motifs sont les façons dont la parole se prend : en duo, en relais, en chœur à l'unisson, en canon, soliste.... et ensuite cela s'invente dans le temps de la représentation. Donc, on ne sait pas qui dira quoi. J'aime cet endroit de jeu, qui s'invente dans l'instant, et l'écoute et la fragilité que cela crée. Et aussi le défi que cela représente pour les acteurs et la folie qu'ils ont eu d'accepter !



Enfin quels sont les premiers retours du public? 

Les gens qui viennent nous voir après sont en général les gens qui ont apprécié le spectacle et qui ont envie d'échanger, de prolonger. Ce qui m'apparait fortement c'est le rôle du théâtre. Le fait de faire entendre ces mots, ces émotions que nous avons tous pu vivre et sur lesquelles nous n'avons pas toujours pu mettre des mots. Jean-René a réussi à dire simplement ce que beaucoup de personnes ont vécu. En cela, le théâtre prend tout son sens. Entendre/voir des choses que nous n'arrivions pas à formuler, se dire que nous ne sommes pas seuls avec ces sentiments et les partager collectivement. En cela le théâtre à sa place, j'aime cette dimension archaïque du théâtre. Et je crois que c'est cela qui me touche dans les retours que nous avons. On a beaucoup de retour aussi sur la place et la force de la musique.

Jean-René a réussi à dire simplement ce que beaucoup de personnes ont vécu. En cela, le théâtre prend tout son sens. Entendre/voir des choses que nous n'arrivions pas à formuler, se dire que nous ne sommes pas seuls avec ces sentiments et les partager collectivement. En cela le théâtre à sa place, j'aime cette dimension archaïque du théâtre.



Après ces premières représentations, pensez-vous modifier certains éléments ou pensez-vous avoir atteint complètement ce vers quoi vous tendiez?
Pour moi, un spectacle est toujours en travail en évolution, en questionnement jour après jour. Je fais partie de ces metteurs/metteuses en scène qui suivent les tournées, et qui jour après jour répètent, travaillent, modifient. Nous avons tourné Italie-Brésil 3à2 plus de 150 fois ; les dernières dates ont eu lieu en juillet et nous avons fait des notes et des raccords le jour de la dernière. J'adore voir un spectacle évoluer au contact du public et du temps qui passe.

FACE A LA MERE
de Jean-René Lemoine

Mise en scène : Alexandra Tobelaim
Musique et création sonore : Olivier Mellano
Travail vocal : Jeanne-Sarah Deledicq
Scénographie : Olivier Thomas
Lumière : Alexandre Martre
Régie son : Emile Wacquiez
Costumes : Joëlle Grossi


Avec: Stéphane Brouleaux, Geoffrey Mandon, Olivier Veillon et les musiciens Astérion (contrebasse), Yoann Buffeteau (batterie),  Lionel Laquerrière (guitare)

Production : compagnie Tandaim
Coproduction : Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Provence), Centre Dramatique de l’Océan Indien - Théâtre du Grand Marché, Réseau Traverses - Association de structures de diffusion et de soutien à la création du spectacle vivant en région Provence Alpes Côte d’AzurPôle Arts de la Scène - Friche Belle de Mai, Théâtre Durance - Scène conventionnée - Château-Arnoux/Saint-Auban, Théâtre Joliette scène conventionnée pour les expressions contemporaines, La passerelle - Scène Nationale de Gap et des Alpes du Sud. Avec le soutien de l'ADAMI, de la SPEDIDAM, du FIJAD et du CENTQUATRE- Paris.

Crédit-photo-spectacle : Gabrielle Voinot

Dates et lieux des représentations:
- Découvert le 6 octobre 2018 au Théâtre du Jeu de Paume - Aix en Provence
- 8 novembre 2018 - Théâtre Durance - Château-Arnoux-Saint-Auban
- les 29, 30 novembre & 1 décembre 2018 - Théâtre Joliette - Marseille
- du 4 au 8 décembre 2018 au Théâtre National de Bordeaux
- le 11 décembre 2018 à La Passerelle Scène nationale de Gap
- le 14 décembre 2018 à la Faïencerie de Creil

Seules les lettres, avec leurs cargaisons de mots, compensaient le doux lien de l’absence.

Seules les lettres, avec leurs cargaisons de mots, compensaient le doux lien de l’absence.