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Chloé Desfachelle : quand "la trajectoire initiatique de Bardamu répond aux rituels initiatiques africains"

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mardi 20 octobre 2015 09:21 Affichages : 2350

L'apoplexie méridiennePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/La Cie Rhapsodies Nomades a été créée le 31 août 2014 par Chloé Desfachelle. Sa fondatrice s'est formée aux conservatoires de Nice et de Nîmes puis a travaillé ensuite avec diverses compagnies à Montpellier, Toulouse, Grenoble, Béziers avec lesquelles elle a côtoyé notamment Racine, J Renard, Ionesco, Tchekhov, Evgueni Schwartz, Jodorowski... Depuis trois ans, la comédienne et metteur en scène est membre du collectif « Nous les héros » sous la direction de Myriam Azincot (Théâtre du Soleil). Sa première mise en scène?  "Ça a débuté comme ça" d'après Voyage au bout de la nuit de LF Céline. En novembre 2012, c’est L'apoplexie Méridienne, la partie Africaine du voyage au bout de la nuit qui voit le jour. On y retrouve Bardamu qui, après avoir réussi à s’échapper de la guerre de 14-18 « cet abattoir international en folie », découvre l’Afrique. L’Afrique de la colonisation mais aussi l’Afrique sauvage avec son bruit assourdissant et « son tam tam qui bat toujours trop vite ».

Chloé Desfachelle a choisi de mettre sur le plateau Antoine Bersoux qui raconte ce "trou noir" dans le Voyage au bout de la nuit, épisode confiné entre les terribles péripéties de la guerre et la partie américaine. En contrepoint, Gahé Bama danse et chante et vient apporter un regard nouveau, une poésie salutaire à ce "portrait au vitriol de la colonisation" où Bardamu éprouve l'exploitation, un "monde (qui) ne se découpe plus en blancs et noirs mais entre exploités et exploiteurs."

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec "Voyage au bout de la nuit"? Dans quel cadre était-ce? Qu'en avez-vous retenu?

C'était avant la rentrée, en fac, un devoir : je suis vraiment " tombée dedans" et l'ai lu sans discontinuité, nuit et jour, le temps de l'achever .

"L'apoplexie méridienne" est le second volet de votre compagnie sur ce roman. Avez-vous envisagé qu'il puisse y en avoir encore une autre?
Oui un troisième et dernier volet a été envisagé mais devant les difficultés rencontrées, le manque de partenaire, l'absence totale de subvention, l'inintêret de la plupart des acteurs locaux, et pour terminer un Avignon  2014 marqué par les grèves qui nous a fortement ébranlés, le projet n'est plus d'actualité. Mais nous sommes très heureux de pouvoir présenter au Théâtre Jean Vilar "L'apoplexie méridienne", qui est un spectacle autonome et qui nous emmène sur les pas de Bardamu en Afrique; un spectacle que Frantz Delplanque avait vu à Villeneuve les Avignons en 2014.

Ici vous vous concentrez sur l'épisode qui se déroule en Afrique...l'occasion de montrer la vision du colonialisme qu'avait Céline? Et quelle était-elle?
Au départ je suis partie en création avec le projet de rassembler (après le 1er volet traitant de la guerre de 14/18), les "voyages géographiques" de bardamu et de rassembler donc l'Afrique et l'Amérique (la dernière partie du roman  étant plûtot un voyage dans le corps social). Mais,très vite, la nécessité de s'arrêter plus longuement sur l'Afrique s'est faite sentir. Pour ne pas survoler et passer à côté de ce que Céline restitue de ce que fut cette époque coloniale. Pour s'attarder aussi un peu plus, et parler de ce "trou noir" de notre mémoire collective qu'est, d'une certaine manière, la colonisation . Pour ce qui est de sa vision, rappellez-vous le commentaire de Henri Godard  sur l'oeuvre du Voyage au bout de La nuit dont voici le début : "Quand Bardamu fait l'expérience de la colonisation, il est apparemment passé du bon côté. Mais il a appris une fois pour toute (dépucelé dit-il) à ne pas s'arrêter aux apparences."
Ce qui moi m'intéressait c'était sa manière de raconter la colonisation en qualité de témoin , avec cette manière spécificique:  hallucinée, excessive, corrosive et burlesque.  Céline était allé en Afrique, au Cameroun exactement, et il a travaillé dans un comptoir (de cacao?) en tant que médecin,je crois, pour le compte de la Société des nations. Son premier écrit c'est "l'église", une pièce de théâtre qui commence en Afrique et qui ne sera publiée que très tardivement. Pour l'anecdote, l'Afrique c'est aussi l'endroit où Céline commence à écrire. Il s'y fait envoyer quantité de livres d'Europe pour pouvoir travailler.

Donnez-vous aussi votre propre vision de ce texte au moyen de la mise en scène? Au moyen de ce superbe danseur d'origine afticaine par exemple?

Certes, une mise en scène c'est toujours une lecture et donc c'est ma lecture que je donne du Voyage, par l'adaptation que j'en ai faite : les passages que j'ai choisis - je ne réécris rien- ceux que je n'ai pas gardés, ce qui me frappe, me touche, me semble nécessaire, les passages qui m'interrogent  aussi... Avec Gahé, nous avons travaillé  sur ce qui se laisse deviner entre les lignes :  cette Afrique méconnue qui reste très extérieure à Bardamu finalement : la trajectoire initiatique de Bardamu répondant aux rituels initiatiques africains. Mais je ne défends aucun propos, en dehors de ce que Céline écrit, il ne s'agit pas de tordre le texte ou de vouloir lui faire dire ce que je pense, moi, de la colonisation, ou de ce que décrit Céline;  je me mets au service du texte avec ma sensibilité.

Comment est née l'idée de ce duo?
Au départ les premières lectures étaient solo, dans la lignée du premier volet. Mais, très vite, il m'est apparu que si l'on pouvait dire "New-York c'est une ville debout" et avoir immédiatement l'image de New-York se former dans notre tête et, de fait, de pouvoir emmener le spectateur dans l'atmosphère de New-York sans que cela pose de problème de représentation ; autant tout ce qui avait trait à l'Afrique ne faisait pas surgir beaucoup d'images. Le verbe  ne suffisait pas à faire émerger cette Afrique un peu méconnue ou ignorée dont nous ne possédons que très peu de représentations et que nous connaissons mal aussi pour la plupart. (ceci étant évidement une généralité, il y a bien évidement des grands connaisseurs de l'Afrique...) Mais, tout de même, pour beaucoup- et moi la première- je constate une pauvreté de notre imaginaire quand au continent africain. Aussi même si c'est cliché -ce qui rejoint du reste les clichés aussi de l'écriture avec lesquels s'amuse Céline- j'assume de mettre un blanc et un noir au plateau, parce qu'un africain pour nous emmener et faire surgir l'Afrique me semblait à l'époque nécessaire .

Quels choix de scénographie? de jeux de lumière? Comment transportez-vous les spectateurs en Afrique?
Le cercle , l'enfermement , un espace symbolique...Trois caisses de marchandises en bois brut pour tout accessoire....mais je préfère ne pas trop en dire car tout dévoiler de nos intentions au public -en amont- risque d'altérer le moment du spectacle.

Si, pour conclure, vous citiez un passage du texte dit sur scène, lequel serait-ce?
« D’après vos papiers vous savez un peu de médecine ? »
Je lui répondis qu'en effet j'avais  entrepris quelques études de ce côté.
      « Ça vous servira alors ! Voulez-vous du whisky ? »
Je ne buvais pas.
      « Voulez-vous fumer ? »
Je refusai encore.Cette abstinence le surprit. Il fit même la moue.
      « Je n’aime guère les employés qui ne boivent, ni ne fument… Êtes-vous pédéraste par hasard… Non ? Tant pis !... Ces gens-là nous volent moins que les autres… Voilà ce que j’ai noté par expérience… Ils s’attachent… Enfin, c’est en général qu’il m’a semblé remarqué cette qualité des pédérastes, cet avantage… Vous nous prouverez peut-être le contraire !... Et puis enchainant : Vous avez chaud, hein ? Vous vous y ferez ! Il faudra vous y faire d’ailleurs ! Et le voyage ?
   -- Désagréable !
     -- Eh bien, mon ami, vous n’avez encore rien vu, vous m’en direz des nouvelles du pays quand vous aurez passé un an à Bikomimbo, là où je vous envoie pour remplacer cet autre farceur… »

Sa négresse, accroupie près de la table, se tripotait les pieds et se récurait avec un petit bout de bois.
 
  « Va-t-en boudin ! Va me chercher le boy ! Et puis de la glace en même temps ! »
 
   Le boy demandé arriva fort lentement. Le directeur se levant alors agacé, d’une détente, le reçut le boy, d’une formidable paire de gifles et de deux coups de pied dans le bas-ventre et qui sonnèrent.
 « Ces gens-là me feront crever, voilà tout !
              « Tenez, mon vieux, passez-moi donc ma cravache et ma quinine… sur la table… Je ne devrais pas m’exciter ainsi… C’est idiot de céder à son tempérament… »

L’apoplexie méridienne
D’après Le Voyage au bout de la nuit De L.F Céline (©éditions Gallimard)
 Partie africaine

Mise en scène : Chloé Desfachelle
Interprétation : Antoine Bersoux, Gahé Bama
Création lumière : Clélia Tournay
Scènographie : Antoine Bersoux , Chloé Desfachelle
Création Masque : Chloé Desfachelle, Pauline Faisant
Bande son : Chloé Desfachelle
Visuel : Jean Bersoux

Durée : 1h15

Dates des représentations:

Théâtre de l’Albarède de Ganges (34): 5 Février 2016
Théâtre Jean Vilar à Montpellier (34) : 9 et 10 février 2016

crédits photographiques :  J.O Badia (Noir et Blanc) / Chloé Desfachelle (couleurs)