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Le procès de Krystian Lupa : une fantasmagorie kafkaïenne mémorable

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : dimanche 3 juin 2018 20:03 Affichages : 740

Le procèsPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ En mettant en scène le roman posthume de Franz Kafka, Krystian Lupa, metteur en scène-lauréat des plus hautes distinctions du théâtre polonais, fait non seulement vibrer sur les planches l’une des oeuvres majeures du XXème siècle mais relève aussi en filigrane l’inacceptable écho à l’actualité polonaise auquel ce Procès renvoie. Manifeste théâtral et politique, cette création d’une « objectivité extrêmement étrange…»( Hendrik Marsman, poète néerlandais) surprend autant qu’elle interroge…pour notre plus grand bien d’individu déraciné des temps modernes.

Que raconte ce conte noir, marqué par l'étrangeté et une atmosphère extrêmement troublante? Les mésaventures d’un certain Joseph K. qui se réveille un matin, est arrêté et soumis à la justice… pour une raison obscure et qui ne sera jamais explicitée. Refusant au départ son accusation - puisqu’il est innocent !— et d'autant plus qu'il ne sait absolument pas de quoi il est accusé !- il finit par se persuader de la réalité du procès au fur et à mesure des événements et de ses rencontres…et fait tout pour se faire acquitter.

Je reste en dehors et, collé au plafond, j’observe la catastrophe.

Absurdité du monde, cauchemar de l’intersubjectivité, contingence de l’existence, oppression politique, illustration sombre de la bureaucratie, du système légal et religieux, ce roman de Franz Kafka, écrivain pragois de langue allemande et de religion juive, peut se lire tout à la fois comme une démonstration de notre culpabilité originelle d’être humain, un tableau acerbe de l’asservissement intrinsèque auquel l’auteur lie le mariage et les relations sociales dans leur ensemble, une « exégèse rabbinique » qui montre comment les juifs voient le monde, déjà aux prises alors avec l’antisémitisme, ou encore une réflexion sur la moralité et ses lois puisque Joseph K. montre toujours un comportement versatile, laisse libre cours à ses désirs vis à vis des femmes, de sa famille etc, semble dans l'incapacité de pouvoir se fixer des impératifs et ce sont seulement les indications des autres ou ses désirs qui le guident. Selon Kant d'ailleurs, la démarche de Joseph.K empêche la construction d'une loi morale. Sorte d’antihéros de la morale kantienne, Joseph est donc aliéné à ses désirs et il ne perçoit de ce qu'il recherche que des illusions troublées.

C’est terrible quand les petites personnes négligées s’emparent du pouvoir…

le procèsKrystian Lupa réussit de manière magistrale à rendre hommage non seulement au roman pré-cité mais également à l’oeuvre toute en entière et à l’existence de Franz Kafka. La pièce fourmille de références philosophiques, historiques, biographiques ( on croise l’ami Max Brod, la fiancée berlinoise Felice Bauer...), picturales ( Egon Schiele n'est pas loin...) et cinématographiques ( Orson Welles...) aussi judicieux que passionnants. A commencer par la vision, à l’ouverture, d’une corneille des clochers, clin d’oeil au nom tchèque de l’auteur.

Leur but est peut-être d’éliminer tous ceux qui se souviennent de la vérité.

Les choix pour la scénographie, jouant avec des structures transparentes, des projections-vidéos de décors( cathédrales, entrepôt…) et utilisant souvent des séquences filmées - en live ou pas - pour outrepasser l’espace de la scène et suivre les personnages dans leur trajet d’un lieu à l’autre ou encore découvrir les coulisses de la bureaucratie, contribuent à créer cette «entrechoquement constant entre la fiction et la réalité ». Les surtitrages aussi, en jouant sur l’italique pour exprimer les pensées de Joseph.K, les passages en voix off, ajoutent à cette atmosphère d’irréalité saisissante que les éclairages fantastiques (à prendre au sens littéraire!) de Bartosz Nalazek accompagnent avec talent.

On arrête de se défendre quand l’attaque dépasse les limites de l’absurde.

La mise en scène instaure un climat pesant, où les silences sont pléthore, où le verbe est au départ volontairement laconique et elliptique, où le temps s’étire à souhait, où l’implicite déstabilise puisqu’il ne peut se concrétiser en véritable sens, et où le malaise s’imprègne dans chaque gestuelle. Franz K. est interprété par deux acteurs ; la dimension schizophrénique du personnage ajoutant encore à cette plongée progressive dans le cauchemar. Marcin Pempus incarne Le Personnage, être de papier qui semble en suspension, d’une présence presque immatérielle, « mécanique, inhumaine, absente », à l’apparence vampirisante inquiétante, un rien dandy désinvolte, qui invective un moment le public sur le « vain bavardage » du théâtre et se déplace de situation en situation avec une présence "flottante". Andrzej Klak semble tout à la fois un double de l’auteur et son « ça » dévorant et torturé, que l’hypocondrie aliène aux ressorts du lit, en position de foetus, vidé et honteux, un Franz incarné, « moi observant » qui souffre dans son corps, se reprend parfois pour reprendre en main l'histoire et redonner au personnage quelques accessoires utiles (… ou les lui enlever). Le choix des musiques par Bohumil Misala répond avec justesse à l'esthétique d’ensemble, très cinématographique…

Nous sommes à bout. Est-ce cela la raison?

Pour exprimer au mieux ce fatalisme ambiant, la mise en abîme n’est en outre pas de reste, aggravant encore l’état de perplexité existentialiste des êtres en mouvement sur la scène. Enfin, on saluera une distribution de qualité qui s’empare avec talent et justesse de cette ambiance kafkaïenne troublante.

Il y a tant de gens formidables dont nous ne savons rien.



Le procès Krystian Lupa fait montre d’un réel talent pour orchestrer un temps écrasant durant lequel on n’attend un miracle qui ne viendra pas, pour rendre palpable l’absurdité poussée à son acmé, pour faire basculer le récit incessamment de la réalité au délire. Dans ce « chaudron de la nuit », on écoute ce texte de génie, bouleversant de vérités cruelles et de constats amers, visionnaire, qui incite à réagir sur la propagation inquiétante du « gêne de l’indifférence », sur ce cancer de la société qu’est le culte de la douleur. Non, « Nous ne pouvons pas nous soumettre à l’absurde qui nous entoure » et oui, « mourir au moment où l’on a l’impression que l’humanité régresse, c’est terrible »!

On a tous envie d’être aimés. Surtout lorsqu’on est seul.

Alors...on repart avec des images marquantes : un marteau de président qui s’acharne à frapper la table de la loi, un tableau obscène qui se matérialise ensuite sur la scène dans la chair réelle de deux comédiens, un homme écartelé comme une grenouille, rêve de torture du fonctionnaire subalterne écrasé par sa médiocrité impuissante, une ligne d’êtres muselés par l’inertie d’un système bureaucratique aliénant, des murs qui ont la gravité des camps de concentration, des minutes dantesques où la raison s’est éclipsée au profit d’une explosion d’émotions discordantes, un songe rêvé à cinq qui « sera notre secret », des corps nus qui ont la blancheur de la mort, une femme accoucheuse de mots aux visages qui se succèdent à l’envi comme autant de costumes d’un personnage sortis d’une valise, une lettre à l’humanité, des petits pas jusqu’à un bureau qui ne cesse de reculer, une Parabole de la Loi à méditer, un "Vous connaissez la suite..."... « Et ça va bien avec le reste! » 

Le verdict? A voir évidemment!

Le procès
d’après Franz Kafka
Traduction : Jakub Ekier
Mise en scène, adaptation, décors, lumières : Krystian Lupa
Costumes : Piotr Skiba
Musique : Bogumil Misala
Vidéo, coopération à la réalisation des éclairages : Bartosz Nalazek
Animations : Kamil Polak
Maquillage et coiffure : Monika Kaleta
Avec : Bozena Baranowska, Maciej Charyton/ Bartosz Bielenia, Malgorzata Gorol, Anna Ilczuk, Mikolaj Jodlinski, Andrzej Klak, Dariusz Maj, Michal Opalinski, Marcin Pempus, Halina Rasiakowna, Piotr Skiba, Ewa Skibinska, Adam Szczyszczaj, Andrzej Szeremeta, Wojciech Ziemianski, Marta Zieba, Ewelina Zak
Photos : Magda Hueckel
Producteur principal : Nowy Teatr | Producteurs : Studio teatrgaleria ; Teatr Powszechny ; TR Warszawa ; Le Quai Centre Dramatique National Angers Pays de la Loire | Coproducteurs Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles ; Printemps des Comédiens, Montpellier ; Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris ; Festival d’Automne à Paris ; La Filature, Scène nationale - Mulhouse; Théâtre du Nord, Lille ; La rose des vents - Scène nationale Lille Métropole Villeneuve-d’Ascq ; HELLERAU - Europäisches Zentrum der Künste Dresden ; Onassis Cultural Centre-Athens | Partenaire Teatr Polski w Podziemiu | Avec le soutien de la ville de Varsovie (Miasto Stołeczne Warszawa)

Dates et lieux des représentations :
- Les 1er et 2 juin 2018 au Théâtre Jean-Claude Carrière - Montpellier dans le cadre du Festival du Printemps des Comédiens ( Création 2018)
- Du 20 au 23 septembre 2018 à l’Odéon - Théâtre de l’Europe, Paris
- Du 26 au 30 septembre 2018 au Festival d’Automne - Paris
- Les 16 et 17 novembre 2018 au Théâtre du Nord - Lilles
- Les 1 et 2 décembre 2018 à l’Europäisches Zentrum der Künste Dresden - Dresde
- Le 15 décembre 2018 à La Filature - Scène Nationale de Mulhouse
- Du 6 au 10 mars 2019 à l’Onassis Cultural Centre-Athens - Athènes

Je me sens humiliée parce que je ne peux pas être celle que je voudrais.