L’état de siège : « Ni peur, ni haine c’est là notre victoire. »

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mardi 15 mai 2018 05:16 Affichages : 458

L'état de siège Par Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ « L’état de siège » est une pièce - fort peu connue - d’Albert Camus où il est question d’une ville qui sombre dans la dictature…et c'est la Peste en personne qui l'orchestre. Accompagnée de quelques sbires sinistres opportunistes recrutés sur place ( un fonctionnaire servile et appliqué, un nihiliste cynique (Nada au genou raide et qui ne croit en rien) et un juge corrompu ) et de la Mort, sa secrétaire au rire aussi glaçant que ses tenues sont élégantes, elle fait régner la terreur.

Fable politique faisant écho avec acuité à l’actualité, cette intrigue met au premier plan un couple de jeunes amoureux qui décide de se révolter. Héros martyr, Diego choisit de mourir pour sauver sa bien-aimée Victoria et sa ville. 

L’insensé meurt. Evidemment. Mais le reste est sauvé.

Métaphore finement filée que celle de cette Peste tyrannique et dont les victimes sont désignées arbitrairement! Son arrivée glace, secoue puis divise…elle incite en effet à la délation - pensez donc si l’épidémie gagne du terrain! Il faut dénoncer ses voisins! - Le propos d'Albert Camus, aussi terrible que jubilatoire par sa perspicacité, nous renvoie sans cesse à nos peurs et à leurs fondements.

Mentir est une politique.

Le gouverneur aime un monde bien peigné et pas les cheveux fous.

Rappellons que le philosophe disait « l'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde »…et le militant insistait sur la nécessité de maintenir l'absurde, de ne pas tenter de le résoudre, car ce dernier engendre une puissance qui se réalise dans la révolte. « L’état de siège » en est une parfaite démonstration. Invitation ambivalente à « la mise à mort universelle », à l’acceptation désabusée de la réalité d’un monde qui ne change pas mais aussi à l’insurrection et à la prise de conscience qu’il suffit d’une seule voix pour faire taire, un jour, les monocraties, même si elles sont remplacées par des démocraties faillibles et insatisfaisantes.
La scénographie à étages - épatante - qui nous plonge dans un lieu aussi hostile qu'intemporel, aux atours futuristes et apocalyptiques, une ambiance à la Blade-Runner, les costumes et maquillages imprégnés d’autant de réalisme que de fantasmagorie, la bande-son aussi pertinente qu’éclectique et décalée, les masques d’Anne Leray del medico della peste vénitien, les jeux de lumière teintées essentiellement de vert électrique et de violet macabre, le triptyque d’écrans sur le fond de scène, sont autant d’atouts utilisés par Emmanuel Demarcy-Mota pour marquer les différentes strates de la société dépeinte, siègel’universalité et l’intemporalité du propos, la farce cauchemardesque qui se joue. Serge Maggiani est prodigieux en Allégorie de la Peste : « Vos singeries ont fait leur temps » annonce-t-il. Oui, c'est l’heure des couvre-feu, des croix sur les maisons, des administrations absurdes où la déshumanisation va bon train ( vous avez votre certificat d’existence? Des raisons d’être? ), des dénonciations recommandées et récompensées et puis moins vous comprendrez, mieux vous marcherez. Chef d'orchestre de cette épouvantable mascarade politique, autour de lui gravitent des êtres tour à tour éteints, soumis, rebelles...et l'on applaudira ici le ballet chorégraphique esthétique des déplacements de décors qui permettent de créer cette impression de rouage infernal aux dents carnassières auquel personne ne peut plus échapper. Valérie Dashwood séduit également en secrétaire au rire cruel et, dans ce mauvais rêve perçant des fumerolles de la noirceur humaine, celle qui met à mort d’une simple page déchirée convainc par le panel d’émotions qu’elle incarne et sa capacité à ne pas basculer dans la caricature, dans un rôle qui pourrait en être l’écueil. Philippe Demarle est un Nada d’une insupportable justesse. Diego et Victoria, portés par les «  chevaux noirs de l’amour » ont le lyrisme un tantinet excessif et émeuvent davantage dans les derniers instants.

L’éxécuté collabore à sa propre exécution.

Je crois en cet effort quotidien où l’intelligence et la passion se mêlent.

"L'état de siège"? Une oeuvre puissante et visionnaire qui rappelle combien la méfiance, le ressentiment et la cupidité sont le terreau des totalitarismes ; une parabole de la nécessité de vaincre la peur, source de tous les malheurs. « N’ayez plus peur…relevez le front…voici l’heure de la fierté! ». Est-ce vraiment l’hiver? Savons-nous ce que nous redoutons? N’engendrons-nous pas nous-mêmes des tragédies humaines par négligence ou anticipation d'un malheur qui ne viendrait pas?
Emmanuel Demarcy-Mota et toute son équipe d’artistes ont réussi le pari de restituer la puissance de cette pièce chorale qui fait brillamment écho aux réalités préoccupantes de notre XXIème siècle toujours inquiet.

Il y a dans l’homme une force que vous ne réduirez pas.

L’état de siège
Texte
 : Albert Camus
Mise en scène : 
Emmanuel Demarcy-Mota
Assistant à la mise en scène
 : Christophe Lemaire
Scénographie
: Yves Collet
Lumière : 
Yves Collet et
 Christophe Lemaire
Costumes : 
Fanny Brouste
Création sonore : 
David Lesser
Création vidéo : 
Mike Guermyet
Maquillage
 : Catherine Nicolas
Accessoires : 
Griet de Vis
Masques
 : Anne Leray
Conseiller artistique : 
François Regnault
Travail vocal
 : Maryse Martines
Construction décor
 : Espace et compagnie
Avec Serge Maggiani, 
Hugues Quester, 
Alain Libolt
, Valérie Dashwood
, Jackee Toto, 
Hannah Levin Seiderman, 
Jauris Casanova, 
Philippe Demarle, 
Sandra Faure
, Sarah Karbasnikoff, 
Gérald Maillet
, Walter N’Guyen, 
Pascal Vuillemot


Dates et lieux des représentations: 
- Du jeu. 03/05/18 au ven. 04/05/18 à la Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau - Tel. +33 (0)4 67 74 66 97