Choisir de vivre : le troisième sexe

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Théâtre Mis à jour : mardi 20 février 2018 10:29 Affichages : 691

Studio HebertotPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ « La seule normalité des hommes c’est qu’ils sont tous différents, écrit Mathilde Daudet, auteure-autrice de « Choisir de vivre », joué avec fougue et colère par Nathalie Mann, sans jeu de mots, étant donné le sujet de la pièce. Car à 60 ans, Thierry est devenu(e) Mathilde, après des années d’emprisonnement dans un corps qui n’était pas le sien. Cette femme (en son for intérieur)… devenue femme par choix a décidé de faire mourir Thierry (ou plutôt de naître enfin) et de lui survivre en acceptant les regards et les violences de la société. C'est une héroïne des temps modernes. Car avant d’en arriver à cette délivrance, il a fallu endurer beaucoup de souffrances : « Je suis née garçon avec une verge et des testicules entre les jambes. J’étais du genre masculin car j’avais un sexe d’homme. Plus tard, mais assez précocement, j’ai observé que ce pénis pouvait grandir et se durcir. Dans cet état second mon jeune « fascinus » pouvait m’apporter un plaisir violent et inimitable. Il me conduisit ainsi au péché, comportement non conforme et donc puni. Mes parents m’ont donc élevé dans ce genre, avec tout l’homomorphisme qui va de pair. Les jeux violents, le courage inutile, les risques stupides, la résistance à la douleur, toute la panoplie de l’homo erectus me fut apprise, tout le conditionnement et le formatage de mon cerveau allèrent dans ce sens ».
C’est donc l’histoire de deux êtres, un frère et une sœur, un homme et une femme, fratrie siamoise et inséparable, que nous raconte Nathalie Mann, superbe femme, en nuisette toute la durée du spectacle, qui avait déjà joué le rôle d’une transsexuelle dans « Une autre femme », de Jérôme Foulon, au cinéma. Il faut dire qu’elle a du coffre et une voix de stentor. Elle se donne à fond dans le rôle de Mathilde naissante. C’est d’ailleurs le seul bémol que l’on pourrait formuler dans la mise en scène de Franck Berthier, qui cherchait à aborder la question du genre (dixit). Thierry / Mathilde gueule littéralement son mal-être dès le début de son one-woman show, ce qui peut être un peu lassant et agressif pour le public à la longue, au bout d’une heure de déballage psy. Elle aurait pu avancer crescendo dans le récit… C’eut été, peut-être, plus efficace au propos, surtout s’il y a des récalcitran(e)s dans le public. Mais il en est ainsi de certains spectacles vivants dont l’intérêt réside avant tout dans la force des mots, et non dans l’emballage visuel. Le metteur en scène, Franck Berthier, remarqué avec « L’attentat » (2016), d’après le roman de Yasmina Khadra, et plus récemment "Hollywood Boulevard", à Amiens, très ambitieux mais moins réussi, utilise des images vidéo qui apportent parfois au propos. Pour illustrer la longue bataille commencée avec Coccinelle, en France, par exemple. Dans ce cas les images d’archives sont utiles. Un peu moins, à notre humble avis, lorsqu’il s’agit d’illustrer son ancienne vie de mec « viril », reporter de guerre. Mais bon, ça permet de respirer un peu…
Le déclic se fit, explique Franck Berthier, à la découverte du livre de Mathilde Daudet : Choisir de vivre, sorti en janvier 2016 chez CarnetsNord. Nathalie Mann, actrice à la carrière riche, autant au cinéma qu’au théâtre, ou à la télévision, lui parut idéale pour faire résonner rage, colère et douceur (trop rare) dans le combat de Mathilde. Les passages où elle laisse parler la femme sont touchants, notamment ceux où elle parvient enfin à se parer des atours féminins : robe (blanche), talons hauts, rouge à lèvre. Or donc, c’est l’histoire d’un duel à mort, d’une lutte sans merci qui ne couronnera qu’un seul champion car seule la femme survivra. Enfermée à double tour dans une prison gardée par la honte et la dissimulation, il faudra cinquante ans à la Captive pour qu’elle se libère, cinquante années de lutte dans un corps à deux faces, à deux genres, successions de défaites, de victoires et de sacrifices… Choisir de Vivre aborde un sujet on ne peut plus d’actualité de nos jours, où les carcans pseudo moraux / cathos s’ouvrent peu à peu, lentement mais sûrement. Ne serait-ce que pour cela l’entreprise est salutaire et chapeau l’actrice, Nathalie Mann, qui réussit le tour de force de jouer un homme devenu femme, alors que c’est une femme qui n’a jamais été homme. Et que l’on peut voir également dans "Bérengère Dautun : Compartiment fumeuses", de Joelle Fossorier, mise en scène par Anne Bouvier, avec Sylvia Roux, également au Studio Hébertot. Notons que le même Franck Berthier, décidément prolixe, a mis en scène "L’abattage rituel" de George Mastromas, qui comprend huit comédiens, qui entre dans le cadre de son dyptique intitulé :Et vous, qui êtes-vous ?.

Choisir de vivre
Adaptation et mise en scène : Franck Berthier
Avec Nathalie Mann, d’après le roman de Mathilde Daudet

- Jusqu'au 15 avril 2018 au Studio Hébertot. Les mardis et mercredis à 19 h, le dimanche à 19 h 30. Location : 01 42 93 13 04 / www.studiohebertot.com au 78, bld des Batignoles – 75017 Paris