Cabaret Apollinaire : « Il est grand temps de rallumer les étoiles », une belle performance !

Écrit par Dominique Flacard Catégorie : Lyrique Mis à jour : lundi 12 novembre 2018 20:53 Affichages : 566

cabaretPar Dominique Flacard - Lagrandeparade.fr/ Un pianiste, Reinhardt Wagner, introduit ce cabaret-cantate aussitôt rejoint par le clarinettiste, Ghislain Hervet, et l'accordéoniste, Rodrigue Fernandes. Le décor est sobre : une table de bistrot et une chaise, ambiance café parisien. En fond de scène, une grande page blanche verticale sur une estrade, à son côté une échelle de bois. Entre, alors, le récitant qui annonce :«  il est grand temps de rallumer les étoiles ». Un homme se tient, dos au public, un chapeau sur le crâne. Il attire le regard car il écrit sur le haut gauche de la feuille, des traits légers, qui évoquent les calligrammes de Guillaume Apollinaire. Surprise : qu'inscrit-il? Sa main trace lentement, avec précision, des traits fins et gris espacés entre eux comme s'ils respiraient. Nous sommes plongés dans l'ambiance d'un atelier de peintre.

Conçu et organisé à partir de lettres d'Apollinaire, de sa biographie, de ses poèmes et de chansons composées par Reinhardt Wagner qui, de son piano, dirige les musiciens, ce spectacle respecte la chronologie : l'enfance de Guillaume, qui est né à Rome, est présentée avec humour, sa vie d'artiste à Paris et ses amours, souvent malheureuses, foisonnent de détails, puis l'annonce de la guerre alors qu'il revient de Deauville, sa mobilisation en 1914, la blessure en 1916 ( un éclat d'obus traverse la tempe), sa mort le 9 Novembre 2018 et ironie du sort, son enterrement le jour de l'armistice. La voix «  off » de Mme mère, interprétée par Tania Torrens ajoute profondeur et solennité à la lettre qu'elle lui écrit alors qu'il est au front. Pour le centième anniversaire de sa disparition, l'opéra comédie de Montpellier a programmé ce « Cabaret Apollinaire» dans le cadre du dispositif « musiques d'ailleurs ».

Deux chanteuses, Héloise Wagner, et Emmanuelle Goizé, interviennent, toutes deux de noir vêtues, l'une, femme fatale, dominatrice, l'autre, mutine et espiègle. Deux voix qui se complètent dans leurs différences. La « patte » music-hall chez Héloïse Wagner donne aux chants un aspect réaliste alors que la «  patte » lyrique d'Emmanuelle Goizé les inscrit dans une dimension plus intérieure et sensible. Soli, dialogues, duos en polyphonie ou à l'unisson, voix chantées, voix parlées à la manière du mélodramme s'enchaînent et contrastent apportant relief et vie. Un récitant, le comédien Denis Lavant campe Guillaume Apollinaire. On le voit écrivant à sa table, lisant ses textes, fulminant contre ses propres démons, exaltant son amitié pour Picasso sur son bateau lavoir, le corps expressif et tourmenté à l'image du poète. La douleur qui émane du personnage est extrême. C'est un être déchiré que Denis Lavant interprète avec excès. La voix est souvent criée avec des intonations aigues. Comme sont appréciables les instants où il déclame sur un timbre plus posé, dans un registre plus grave et chaleureux, des poèmes dont nous pouvons alors goûter les mots. Il est touchant, sans artifice, la voix vient de l'intérieur, du centre et nous happe.

La musique lie et commente les évènements scéniques et biographiques, nous plongeant dans un Paris du début du XXème siècle jusqu'à 1918. La gouaille populaire est présente à travers des marches dans lesquelles l'accordéon affirme sa sonorité. Le charme implacable du tango revient plusieurs fois souligné par le jeu scénique d'une des chanteuses, affirmant le danger des amours contrariés et sans issue. La clarté d'un discours musical qui évoque M Ravel, quelques harmonies proches d'Un C Debussy, la citation au piano des « Augures printaniers » extraits du « Sacre du printemps » de Stavinsky lorsque le récitant relate la présentation par Picasso de son tableau « les demoiselles d'Avignon » à son ami Guillaume, tout concourt à rappeller l'intensité créatrice avant-gardiste des différents artistes évoqués.

Regards croisés avec humour, ironie, sur des arts mêlés : poésie, peinture, musique. La même liberté de ton jaillit sous les notes de R Wagner lorsque la malheureuse Mona Lisa est moquée, désacralisée dans un tango implacable ! Onze poésies d'Apollinaire sont mises en musique, mélodies et arrangements , par R Wagner., dont «  ô ma jeunesse abandonnée », « La chanson du mal aimé », « le pont Mirabeau », «  Adieu ». Les autres chants résultent de la collaboration de Frank Thomas, parolier et R Wagner.

« L'adieu » clôt ce mélodramme. Denis Lavant s'éloigne vers un ciel devenu rouge profond en grimpant jusqu'au haut de l'échelle où il déclame : « iI est grand temps de rallumer les étoiles » alors que le peintre, Jean-Paul Franqueuil, se retourne, dévoilant, le portrait du poète, la tête ceinte d'un bandeau. C'est un homme blessé que nous découvrons. Correspondance entre la durée du mélodramme et celle du portrait : une belle performance !

Cabaret Apollinaire
Durée : 1h15
Avec
Reinhardt Wagner : conception, musique, direction musicale, piano
Denis Lavant : récitant
Emmanuelle Goizé : chant
Héloïse Wagner : chant
Rodrigue Fernandes : accordéon
Ghislain Hervet : clarinette
Jean-Pol Franqueuil : peintre

Dates et lieux des représentations: 

- Le 7 novembre 2018 à l'Opéra-Comédie - Montpellier ( 34)