Elsa Guérin et Martin Palisse : Slow Futur ou "l'art de résister à la folie d'une époque qui va trop vite"

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cirque Mis à jour : mercredi 13 avril 2016 21:39 Affichages : 2644

Elsa GuérinPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Elsa Guérin est aujourd'hui jongleuse, auteure, metteuse en scène et chorégraphe. En même temps qu'elle étudie les arts plastiques à l’ENSBA de Clermont-Ferrand, elle est chanteuse dans un groupe de rock (Violett Fuzz). En 1995, elle s’initie au jonglage et cet art lui semble pouvoir exprimer au mieux sa sensibilité et sa poésie.

Elle se forme, comme son acolyte Martin Palisse, surtout auprès de Jérôme Thomas. En 2000, Martin et elle fondent le « Cirque Bang Bang » et créent leur premier spectacle intitulé « Dans quel sens? ». Depuis il y a eu « Skratch » (2004), « Une nuit sur Terre », "BODYnoBODY" (2009),"SomeBODY"(2010), "POST" (2011) , "Blind/Action"(2011) et "Still life"(2014). En 2015, Elsa Guérin devient artiste/auteure associée au Sirque Pôle national des arts du cirque de Nexon en Limousin. Cette même année, avec Martin Pelisse, ils font naître "Slow Futur" en compagnie de la musique originale de Zombie Zombie, un groupe de musique instrumentale. Y est mise en scène une "manière de faire corps et d’être ensemble face à l’avancée inexorable du temps". Au moyen d'un dispositif scénographique constitué d'un long tapis roulant, les deux artistes jouent sur la verticalité du jonglage et l'horizontalité du déplacement. Un spectacle hypnotique porté par une musique originale qui a aiguisé notre curiosité. On a donc interrogé Elsa Guérin qui nous lance des informations précieuses...A vous de les attraper et d'en faire bon usage ! 

Slow FuturQuelle est la genèse de Slow Futur? 
Slow futur s'inscrit dans une continuité de la démarche que Martin Palisse et moi avons développée depuis plus de 10 ans : jonglage minimaliste, rapport au temps et à l'espace, potentiels chorégraphique et dramatique du jonglage, rapport à la musique comme moteur du mouvement et de la tension dramatique, mise en scène auto – fictionnelle de notre duo, écriture du jonglage renouvelée par diverses contraintes... Slow futur est né de l’envie de creuser ce travail sur le temps, la perception que l’on en a, l’idée de durée, le fini et l’infini… et de pousser plus loin notre rapport de jongleur à l’espace, matérialisé depuis plusieurs spectacles (POST, 2011, en particulier) par une pratique du jonglage mêlé au déplacement. L’idée du tapis roulant comme scénographie dynamique, capable de déplacer des corps immobiles et permettant de marcher sur place, s’est cristallisée dans la tête de Martin durant une nuit de danse comme nous en avons beaucoup partagé, comme l'affinité très forte que nous avons avec la musique en général, les musiques répétitives, progressives, expérimentales, rock, pop et électroniques en particulier.
Soudain le tapis apparaissait comme l’outil de la mise en scène d’une métaphore du temps qui défile, et d’une nouvelle exploration possible de notre rapport au jonglage et à l'espace. Ainsi Slow futur, avec Still life, pièce courte qui était le 1er volet du projet, met en scène deux jongleurs sur un tapis roulant de 8m de long, qui résistent, jouent et s’abandonnent au mouvement de la machine et de la fuite du temps.

Slow Futur était-ce aussi l'envie de circassiens de travailler en résonance avec des compositeurs qui les inspirent?
Nous nous définissons comme jongleurs, metteurs en scène et chorégraphes, plutôt que circassiens, et à ce titre, mais aussi comme je l'ai dit parce que nous sommes passionnés de musique, et que notre rapport au jonglage et au mouvement se nourrit beaucoup du rapport à la musique, il est naturel pour nous, comme cela peut l’être pour de nombreux chorégraphes et metteurs en scène, de vouloir faire résonner notre vision du jonglage, et plus largement de l'acte physique, avec la musique, celle d’aujourd’hui en particulier ; si nous ne sommes bloqués dans aucune époque concernant nos inspirations, il y avait une envie viscérale de travailler avec des compositeurs - musiciens actuels avec qui nous partageons un certain air du temps. Et puis les rencontres font le reste, celle avec Zombie Zombie (que Martin a programmé durant le festival "La Route du Sirque" en 2014) est très puissante dans notre parcours. Il y a entre leur musique et notre jonglage quelque chose de commun : un caractère radical, progressif, hypnotique jusqu’à la transe… mais aussi dans la manière d’être inspiré par les autres arts, le cinéma en particulier, les arts plastiques aussi.

Pourriez-vous nous parler de la musique originale que " Zombie Zombie" a composé spécifiquement pour Slow Futur?
Et bien justement la musique que Zombie Zombie a créée à nos côtés est de cette tendance de musique abstraite, hypnotique, comme la musique électronique (ce qu'elle n'est pas), teintée d'un certain rétro-futurisme, faite d'ambiances sonores étranges et planantes grâce aux synthés analogiques d'Etienne Jaumet et aux petites percussions ou oscillateurs de Cosmic Neman et Doc Shonberg, mais aussi de passages rythmiques répétitifs et effrénés tendance krautrock cosmique. Mais il s'agit là de leur univers habituel, bien que la contrainte de la rencontre avec notre univers a renouvelé leur proposition, et inversement. Ils ont créé les matières durant une 1ère résidence de création où nous étions tous ensemble, avons fait beaucoup d’improvisations, et où Martin et moi avons aussi dégagé les premières matières chorégraphiques et une part importante du rapport au tapis et à l'espace.  Ce travail a abouti à 4 morceaux long format, qui découpent les scènes du spectacle et sa dramaturgie progressive.
Il y a entre ZZ et nous quelques similitudes, un goût pour l'écriture autant que pour la spontanéité de l'improvisation, qui ont permis de trouver une harmonie. Il a fallu cependant beaucoup se frotter les uns aux autres, car parfois nous avions besoin de plus de repère, et ZZ de plus de liberté, et à présent Slow futur est une partition à la fois précise et vivante, et je crois que cette rencontre a ouvert un champ des possibles vertigineux pour tous.
Je voudrai ajouter au sujet de cette musique originale que Slow futur est donc le prochain album de Zombie Zombie et qu'il sortira très bientôt, le 22 avril 2016 exactement, en vinyle et CD, sur Versatile Records, leur maison de disque, qui semble-t-il, a aimé la proposition...

Slow FuturAu départ vous êtes tous deux jongleurs de formation? Quel est votre parcours à chacun?
Nous partageons un long parcours de compagnie tous les deux depuis 2000, ainsi que l'essentiel de notre formation en tant que jongleur. Nous étions très jeunes, je sortais d'études aux Beaux-Arts, après une enfance baignée de la pratique de dessin, de danse, puis de théâtre, et Martin sortait tout juste du lycée, avec une pratique plutôt sportive. Notre rencontre a cristallisé notre envie à chacun de s'emparer du jonglage et de construire quelque chose de personnel avec cet art ancestral. Aussi fou que cela puisse paraître, nous avons créé notre 1er spectacle sans bagage technique, avec l'aide de Lan Nguyen directeur pédagogique de l'Ecole du cirque Yole, et de Phia Ménard, et c'est parallèlement à ces débuts de création que nous nous sommes formés auprès de Jérôme Thomas, tout particulièrement, avec quelques échappées vers d'autres écoles du jonglage, notamment le siteswap, avec Maksim Komaro. Parallèlement, nous avons pratiqué la danse contemporaine avec Hervé Diasnas, qui a aussi beaucoup contribué à la sensibilité que nous avons développé dans notre jonglage.
Depuis nous avons créé plusieurs spectacles ensemble, et Martin est depuis janvier 2014 directeur du Sirque Pôle national des arts du cirque à Nexon, et moi-même artiste - auteure associée.

C'est le moment peut-être de nous expliquer ce qu'évoque et contient pour vous ce titre " Slow Futur"?
Slow futur c'est une manière de vouloir ralentir le temps, de ne pas aller trop vite à la fin, qui est inéluctable, et tragique, la fin de chacun de nous, la mort, mais aussi la fin d'une relation, dont le pressentiment assaille et donne à la fois envie de vivre à fond. C'est aussi une capacité de l'art à résister à la folie de notre époque qui va vite, toujours plus vite, et où la lenteur est perçue comme une fragilité, alors qu'elle est aussi intense et profonde.
Il y a également l'évocation de l'univers futuriste du spectacle, où une sorte de tunnel temporel de néons nous absorbe, et signifie le passage du temps, où le tapis roulant nous contraint, contraint nos corps à une certaine mécanisation, et bien que n'étant pas une chose nouvelle, elle porte toujours en elle la métaphore de la modernité technologique et de l'homme du futur, robotisé, déshumanisé.

Ce spectacle circassien musical joue également avec les effets de lumière. Diriez-vous que la discipline de la jonglerie peut inviter à une sorte de rêverie - et/ou transe- que la lumière peut accompagner avec talent?
Plus préoccupés à nos débuts par la mise en scène de l’acte physique brut, nous avons développé avec le temps un penchant pour la scénographie et la mise en scène englobant le travail de la lumière avec le travail du mouvement et des dynamiques du plateau en général. Si nous chevauchons un endroit du jonglage à la lisière entre l'art chorégraphique et l'art dramatique, nous entretenons un rapport très physique au jonglage, physique au sens d'une implication quasi rituelle, cherchant l'auto hypnose et la transe, notamment par la répétition de la figure de base du jonglage, où la circulation des objets dessine le signe de l'infini et invite à un mouvement perpétuel. La lumière est une matière malléable, qui a pour fonction initiale d'éclairer, de rendre visible, ce qui est déjà immense d’un point de vue métaphysique, mais elle permet aussi une singularité plastique : découpe de l'espace, des volumes, coloration, apparitions et disparitions, clairs-obscurs mystérieux et éblouissements...  Elle est aussi rythmique et donc rapport au temps…
La partition physique de Slow futur a été pensée avec la lumière, c’est elle qui donne la dimension futuriste au spectacle, et, par sa capacité à englober l’espace et à immerger dans une atmosphère quasi magique, elle participe aussi, avec le son, de l’expérience commune entre acteurs et spectateurs, une expérience sensorielle plus qu’intellectuelle, et possiblement proche de la transe ou de l’état d’hypnose, et c’est un endroit de l’art qui m’intéresse tout particulièrement.

Slow FuturSlow futur
Conception, mise en scène et scénographie : Elsa Guérin & Martin Palisse
Musique originale: Zombie Zombie
Interprétation: Elsa Guérin, Martin Palisse + Etienne Jaumet, Cosmic Neman, Dr Schonberg (live)
Scénographie: Martin Palisse
Lumières, construction, installation lumineuse: Thibault Thelleire
Construction scénographique (tapis roulant): Stephan Duve
Régie son et tapis roulant, direction technique: Gildas Céleste
Régie lumière: Thibault Thelleire et Gautier Devoucoux (en alternance)
Production/ diffusion Boris Sommet pour le Sirque
Photos: Christophe Raynaud de Lage
Durée: 1h
Conseillé à partir de 10 ans

Dates des représentations:

- 10 mai 2016 au Théâtre Jean Lurçat, Scène Nationale d'Aubusson
- 24, 25 et 26 juin 2016- Le Mans fait son cirque - La Cité du cirque Pôle régional cirque - Le Mans 2016

Sortie du disque « Slow futur » de Zombie Zombie en avril 2016 chez Versatile Records