Fendre l’air : vers un nouveau souffle dans l’art du bambou au Japon

Écrit par Victor Waque Catégorie : Expos Mis à jour : mercredi 5 décembre 2018 06:29 Affichages : 189

fendre l'air Par Victor Waqué - Lagrandeparade.com/ La nouvelle exposition du Quai Branly a ouvert ses portes le 27 novembre 2019 : « Fendre l’air ». Elle retrace l’histoire méconnue de la vannerie japonaise. Des œuvres subjuguantes par leur finesse et leur légèreté. Une exposition à couper le souffle où des paniers se transforment en objets d’arts

Il peut paraître surprenant de visiter une exposition portant sur les paniers, même japonais. En occident, ce terme est synonyme d’objet familier sans valeur, au mieux est-il une réminiscence des réceptacles en osiers de nos grand-parents. C’est peut-être la raison pour laquelle l’art de la vannerie japonaise n’a que très rarement été exposé en Europe. Pourtant, après la visite de l’exposition « Fendre l’air », plus aucun doute ne persiste. La vannerie en bambou est un art. Un grand.

Au Japon, un panier est un subtile tissage de filaments de bambou, dont les possibilités de conceptions sont infinies. L’artiste peut utiliser différentes épaisseurs de bambous, donnant pour certaines pièces un aspect lourd et imposant alors que d’autres sont tissées à partir de fines et fragiles lanières. Chaque espèce de bambou ayant ses propriétés, les rendus sont très variés. Le bambou est parfois fumé, ce qui lui donne une coloration plus sombre. Mais plus que tout, la virtuosité et l’originalité des paniers résident dans la nature du tissage. Alors que certaines pièces ne laissent aucun écart entre les lanières de bambou, donnant l’impression d’un tissage de tapisserie, d’autres laissent de grands espaces vides. Le bambou fend l’air. Littéralement. Le vide étant aussi important que les tresses du panier. Il est absolument incroyable de voir autant de diversité dans les productions présentées, toutes habiles et fines. Toutes uniques.

Des œuvres qui pour certaines ont nécessité plus de six mois de travail. Car comme nous le montrent les documentaires de l’exposition, le processus de création est complexe et fastidieux. L’ampleur du savoir-faire est tel que certains artistes se voient décernés le titre prestigieux de « trésor national vivant » : des maîtres qui ont la charge de préserver leur spécialité et de transmettre leurs connaissances. Pour que leur art perdure. Les « trésors nationaux vivants » sont des artistes japonais dans différents domaines. La fabrication de kimonos. La création de papier. De poupées. Ou encore du travail du bois. Depuis la création de ce titre en 1950, six artistes ont reçu cette récompense dans le domaine de la vannerie en bambou. Cela met en avant le prestige de cette pratique au japon en même temps que sa place discrète. En effet elle connaît peu d’élus en comparaison du domaine de la céramique par exemple qui a connu trente-quatre trésors nationaux vivants depuis la création de ce titre. Deux des grands maîtres « trésor national vivant » de la vannerie en bambou sont toujours en vie.

fendre l'airLe développement de la vannerie comme objet d’art est étroitement lié à la propagation de la cérémonie du thé au Japon. Dès le IXème siècle le thé chinois arrive dans le pays du Soleil-Levant. Au XVIIeme siècle, la réunion du thé rassemble des gens lettrés et favorisés. C’est l’occasion de présenter à ses invités des objets de collections. Des paniers pour l’arrangement floral dit ikebana ou encore des vases en bambou. Les riches japonais sont de plus en plus demandeurs de telles pièces, ce qui favorise leur développement. Du fait du passage progressif d’un objet utilitaire pour le thé à un objet artistique à exposer, la vannerie évolue dans sa diversité et sa virtuosité. A partir du XIXème siècle, les œuvres sont signées. La renommée de l’artiste renforce le prestige de détenir la pièce pour un collectionneur. Des lignages d’artistes naissent, comme la famille Shokosai dont le fondateur est reconnu comme l’un des artistes les plus significatifs. Il s’engagera dans une recherche artistique et technique novatrice pour l’époque. De même la famille Tanabe dont le descendant actuel Tanabe Chikuunsai IV (Chikuunsai signifiant poétiquement « nuage de bambou ») est d’une grande virtuosité, présent dans l’exposition. Le musée du Quai Branly expose des paniers qui retracent l’évolution de ces objets délicats.

L’histoire de la vannerie en bambou japonais connaît un tournant après la seconde guerre mondiale. Alors que les riches japonais n’ont plus les moyens de s’acheter ces œuvres, leurs goûts évoluent avec la découverte toujours plus grande de la culture occidentale. La baisse de la demande asphyxie inexorablement les artistes, pour qui le coût de production des paniers est important. L’intérêt porté par les américains aux paniers japonais, et l’orientation vers un art total permettront de faire perdurer la tradition. Aujourd’hui il reste une cinquantaine d’artistes japonais. L’exposition propose d’en faire découvrir sept, dont les styles et la philosophie se construisent sur un continuum entre tradition et innovation.

Yonezawa Jiro fait partie des artistes qui se démarquent de la tradition. Ses œuvres ne se composent pas uniquement de bambou, elles peuvent aussi contenir des fils de fer ou encore des racines. Ayant vécu des années aux États-Unis, ses pièces se transforment en sculpture, qui n’ont plus rien d’un panier, comme par exemple la magnifique œuvre « Three Bonds » de 2014, qui ressemble à des serpents collés les uns aux autres.
De l’autre côté, des artistes réservent toujours une grande place à la tradition. On le retrouve bien dans le nom de certains œuvres : « Grand océan » de Morigami Jin ou encore « Rythme » de Sugiura Noriyoshi. Restent des traces visibles du panier fonctionnel des origines. De même certains artistes forment leurs apprentis à l’instar des anciennes générations. Dix années sont nécessaires pour s’approprier l’ensemble des techniques. C’est ce que propose le maître-enseignant Tanabe Chikuunsai IV, vêtu d’habits traditionnels, qui forme ses élèves avec minutie. Soucieux de s’inscrire dans la philosophie japonaise. Celle du « do ». La voie. Cultiver la précision. La lenteur. L’attention. La tradition. Pour s’épanouir.
Les artistes s’inscrivent donc dans ce tiraillement entre amour de la tradition, de ces paniers qui leurs sont chers et les nouvelles formes issues de la modernité et de l’influence de l’art contemporain. Chacun trouve sa place sur ce continuum, chacun s’exprime avec talent.

« Fendre l’air » est une exposition originale par sa thématique, qui fait découvrir aux visiteurs un nouvel univers. Un pan de la culture japonaise autant que de l’art aujourd’hui. Avec des œuvres magnifiques, des témoignages d’artistes, et une explication claire de l’histoire de la vannerie japonaise, il ne reste plus qu’une chose à faire : visiter l’exposition !

Fendre l’air
Commissaire d’exposition : Stéphane Martin, président du musée du quai Branly - Jacques Chirac
Conseiller scientifique : Maiko Takenobu
Du mardi 27 novembre 2018 au dimanche 07 avril 2019 au Musée du Quai Branly (  37 Quai Branly, 75007 Paris)

Le lien de l'exposition