Fondation Custodia : les estampes japonaises à l’épreuve de la modernité

Écrit par Victor Waque Catégorie : Expos Mis à jour : jeudi 1 novembre 2018 20:36 Affichages : 224

japonaisePar Victor Waqué - Lagrandeparade.com/ La fondation Custodia, dans le 7eme arrondissement de Paris, célèbre l’année du Japon en France avec, du 6 octobre 2018 au 6 janvier 2019, une exposition exceptionnelle portant sur les estampes japonaises du XXeme siècle : « Vagues de Renouveau, 1900 1960 ».

Plus de 200 œuvres prêtées par la collection Elise Wessels d’Amsterdam témoignent de cette culture. Nous découvrons les secrets de l’art de la gravure sur bois. Comment il a évolué entre 1900 et 1960 alors que l’occident s’immisce dans la culture japonaise. Une exposition riche d’enseignement sur les procédés artistiques, l’évolution de la société japonaise, et l’art en général.

L’art de l’estampe japonais a longtemps été une activité traditionnelle, s’appuyant sur des techniques ancestrales. Les œuvres se centraient principalement sur les geishas en kimonos colorés, les représentations religieuses ou les rencontres de samouraïs en pleine action. Nous connaissons tous l’art japonais, à l’instar de Katsushita Hokusai et ses fameuses trente-six vues du mont Fuji. Certains auront encore affiné leurs connaissances avec les incroyables rouleaux de peinture sur soie du maître Jakushu exposés aux mois de septembre/octobre au Petit Palais de Paris. Mais qui connaît réellement les estampes du 20eme siècle ? Une époque de transformation. Qui débute l’année 1853, ouvrant le Japon à la modernité : les occidentaux accostent sur l’île avec leurs machines, leurs idées, leurs arts. Les tableaux exposés à la fondation Custodia traduisent ce passage progressif de la pure tradition japonaise à l’ère de la modernité.

Les tableaux qui ouvrent l’exposition sont de facture résolument traditionnelles. Ils représentent des femmes aux imposants chignons noirs. Au visage lourdement fardé. Au kimono rayonnant de motifs minutieux. Les traits sont précis et incisifs. Le blanc emporte la plus grande place sur les estampes tandis qu’une ou deux couleurs viennent remplir le reste de l’espace. Donnant par ce contraste un sentiment d’harmonie. L’habit des femmes est classique. Elles portent leurs sandales traditionnelles, les getas. Un peigne dans les cheveux. Comme le veut la pure tradition, restée si longtemps préservée.
Plus nous avançons dans l’exposition, plus les codes se transforment. Les traits s’affranchissent de la précision. Les couleurs se multiplient. La netteté de l’image diminue. Les artistes japonais transposent dans leurs estampes l’art européen qu’ils ont découvert à Paris. Des airs fauves s’invitent parfois. On reconnaît ailleurs l’impressionnisme. La signature de Delaunay chez d’autres ! La technique picturale évolue considérablement. Mêlant, avec finesse, tradition et modernité occidentale.

danseuseLes thèmes des estampes se diversifient eux aussi. Les femmes restent en bonne place dans la représentation de ce début de XXeme siècle. Tout comme leurs kimonos bigarrés. Mais apparaissent ça et là des témoins de la transformation de la société. L’une fume une cigarette. L’autre porte une maillot de bain européen. La ville qui s’étend parfois en second plan laisse apparaître l’image de bateaux à moteur. Le cerisier en fleurs laisse place à l’environnement urbain. Les maisons traditionnelles sont remplacées par des bâtiments modernes. Tandis que le paysage japonais se transforme, ces tableaux témoignent d’une évolution générale où traditions millénaires et modernités se superposent.

Cette exposition sur l’art des estampes japonaises offre un moment précieux, une plongée apaisante dans un univers coloré et doux. Une sérénité joyeuse traverse les œuvres. Si elles sont résolument nouvelles à l’échelle de l’histoire des estampes japonaises, les artistes conservent un versant traditionnel. Le nom de l’artiste, parfois le titre, sont écrits en bonne place sur l’œuvre, dans des colonnes de calligraphie japonaise contribuant à la beauté des estampes, aux côtés des traditionnels sceaux de couleur rouge.

Sur un plan pédagogique, nous apprenons avec beaucoup de joie pendant cette exposition le processus de création de l’estampe japonaise. Elle est le fruit d’un travail minutieux de gravure sur bois. Un processus long. Laborieux. La première étape revient à l’artiste et consiste à dessiner l’estampe sur papier. Ensuite le dessin est transposé sur le bois par le graveur. La planche est rabotée minutieusement à l’aide de différents outils : hangui to (canif), komasuki (gouge en U) ou encore aisuki (couteau plat) afin de ne laisser en relief que les coups de crayons. Chaque geste exige une grande précision. Ensuite l’imprimeur prend le relais. Il imbibe le bois sculpté de la couleur désirée puis y applique l’estampe qu’il étalera longuement et avec application. Un processus qui force l’admiration. 
Comme les procédés picturaux et les thèmes des estampes, les étapes de production de l’estampe seront elles aussi transformées par la rencontre avec la culture occidentale. Alors que chaque spécialiste s’appliquait dans son domaine (imprimeur, artiste, etc.), faisant de l’estampe un travail collectif, l’artiste japonais va progressivement chercher une place prépondérante. Jusqu’à effectuer tout le processus, du dessin à l’imprimerie.
Le XXeme siècle voit l’auteur s’approprier la totalité de la démarche, de la conception au produit final. Aujourd’hui dans l’art contemporain, des artistes comme Jeff Koons et bien d’autres, s’orientent à nouveau vers un art collectif, où l’artiste n’est qu’un maillon de l’œuvre finale. Il ne modèle pas forcément la matière, il n’applique pas toujours la peinture. Parfois ne met-il jamais la main à la pâte. Néanmoins, c’est bien son nom et seulement le sien qui s’affiche fièrement sur le cartel. L’exposition est l’occasion de s’interroger sur l’évolution de la production des œuvres d’art et la place de l’artiste dans cette démarche.

« Vagues de renouveau », de la fondation Custodia, offre un véritable cadeau en exposant, pour l’une des toutes premières fois en France, les créations des artistes témoins de la modernisation du Japon, après des siècles de protectionnisme. Au cours de ce XXeme siècle, la réponse des artistes japonais à la découverte de l’occident prend des formes d’une richesse et d’une variété incroyables. Ancrés dans la tradition ou totalement modernes, ils restent des maîtres de l’estampe. Une exposition à ne pas rater !

 
ESTAMPES JAPONAISES MODERNES 1900-1960 - VAGUES DE RENOUVEAU
Du 6 octobre 2018 au 6 janvier 2019
Au sein de l’hôtel Lévis-Mirepoix du 121 rue de Lille à Paris.

Catalogue d'exposition: 

ESTAMPES JAPONAISES MODERNES 1900-1960 - VAGUES DE RENOUVEAU
Paris, Fondation Custodia, 2018
536 pp, ca. 400 illustrations couleur, 27 × 19 cm, relié
ISBN : 978 90 78655 29 9
Prix : 49,00 €

Crédit-image 1: Itō Shinsui, Femme se noircissant les sourcils, 1928
Gravure sur bois en couleurs, 28,2 × 40,2 cm
Collection Elise Wessels – Nihon no hanga, Amsterdam

Crédit-image 2: Kobayakawa Kiyoshi, Danseuse, 1932
Gravure sur bois en couleurs, 43 × 28,3 cm
Collection Elise Wessels – Nihon no hanga, Amsterdam

Le site de la Fondation Custodia