« Continuer » de Joachim Lafosse : huis clos en plein air

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Cinéma Mis à jour : mercredi 6 février 2019 15:30 Affichages : 280

ContinuerPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Jusqu’alors, on le connaissait cinéaste du huis clos- avec, entre autres, « Nue propriété » (2007) ou encore « L’économie du couple » (2016). Et là, à 42 ans le Belge Joachim Lafosse change de dimension. Avec « Continuer »- son huitième et nouveau film, il joue les grands espaces en adaptant le roman éponyme de Laurent Mauvignier, paru en 2016 (prix Culture et Bibliothèques pour tous). « En lisant le roman, j’ai entrevu la possibilité d’offrir un moment de plaisir cinématographique aux spectateurs, à mon équipe et à moi-même, confie le réalisateur. Pour moi, ce fut le cas, du premier jour de repérage à la fin du montage. Ces grands espaces laissent de la place pour que le spectateur puisse se projeter. C’est pourquoi il fallait limiter les digressions… » Du livre de Mauvignier, Lafosse dit aussi : « Le désir d'adaptation n'est pas venu tout de suite, c'était peut-être trop intime. Oserais-je y aller ? Puis lors d'une conversation autour du roman, je me suis découvert prenant de toutes mes forces la défense du personnage du fils, Samuel. Je me suis entendu dire qu'il souffrait lui aussi de sa propre violence, qu'il n'était pas que cette agressivité. Le lendemain, j'entamais les démarches pour faire l'adaptation du roman »… 

Du texte de Mauvignier, le cinéaste fait disparaître le père, gomme le maximum d’informations sur le passé des autres personnages- et se justifie ainsi : « La littérature, c’est l’art de la liberté. Avec le roman de Laurent Mauvignier, on est confronté à une énorme et magnifique liberté. Le cinéma, lui, est l’art de la contrainte, car on fabrique avec du réel ». Conséquence qu’admet Joachim Lafosse : au cinéma, il faut trahir le texte originel, oublier les causes du voyage, le passé des personnages, enfler le mystère… Eviter ce que Lafosse appelle le « cinéma psychologisant ».
Résumé, « Continuer » c’est l’histoire de Sibylle. Elle est divorcée avec un fils ado qu’elle ne supporte plus de voir sombrer dans une vie violente et vide de sens. Un ado tout en rage et rancune. Le drame de l’incommunicabilité. Elle a une idée, tenter le tout pour le tout en emmenant (de force ?) son fils Samuel dans un long périple à travers le Kirghizistan. Pour un rendez-vous en terre inconnue avec deux chevaux pour seuls compagnons, la mère et le fils se lancent dans un périple aussi dur que physique. Ciel radieux, montagnes d’un autre temps, lacs scintillants et pourtant, la mère et le fils vont affronter un environnement naturel certes splendide mais furieusement hostile, ses dangers, son peuple… Mais avec ce voyage, Sybille et Samuel ne vont-ils pas surtout être confrontés à eux-mêmes ? A l’écran, un décor de western contemporain, c’est l’immensité du Scope. Et, en ayant gratté le scénario jusqu’à l’os, en alternant dialogues et silences, Joachim Lafosse montre en images le fossé qui sépare la mère et son fils- leur solitude, aussi. Mieux : le réalisateur de « Continuer » a filmé un huis clos en plein air…
Alors, évidemment, on pourra reprocher à Lafosse de tirer par moments son film vers ce qui ressemblerait à une émission de télé-coaching pour sauver la jeunesse de la rage, de la rancune. De proposer, également, un personnage féminin « too much »- Sybille a vendu sa maison pour financer le voyage, mis entre parenthèses sa vie, fait preuve de gentillesse et de bonne humeur à toute épreuve. De caricaturer quelque peu le personnage de Samuel qui n’en a que faire du voyage- il tient ce périple au Kirghizistan, au cœur de l’Asie centrale pour une punition et l’occasion de cracher sa haine. N’empêche ! film de huis clos et de grands espaces, « Continuer » est porté par deux acteurs aussi remarquables qu’éblouissants, parfaits dans le soin de montrer la complexité du couple mère- fils : Virginie Efira et Kacey Mottet Klein. Celui-ci s’est imposé ces deux précédentes années avec ses rôles dans « L’Echange des princesses » de Marc Dugain, « Vent du nord » de Walid Mattar et « Comme des rois » de Xabi Molia dans lequel il interprétait le fils débrouillard d'un escroc joué par Kad Merad. Quant à Virginie Efira, par sa féminité magnétique, elle prouve qu’elle est devenue une actrice essentielle et indispensable du cinéma francophone…

Continuer
23 janvier 2019
Durée : 1h24min
Réalisateur : Joachim Lafosse
Scénario : Thomas Van Zuylen, Joachim Lafosse
Avec Virginie Efira, Kacey Mottet Klein, Diego Martin, Mairambek Kozhoev,…