Une affaire de famille : grandeur et décadence des Misérables du Japon moderne

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : mercredi 17 octobre 2018 05:39 Affichages : 206

famillePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Palme d’or 2018 au Festival de Cannes, Hirokazu Kore-eda, le « cinéaste des déclassés et des exclus » n’a pas été félicité par le gouvernement japonais lors de cette récompense…les hautes instances n’appréciant pas vraiment que le monde entier découvre ce Japon de la fange.... Pourtant ce long-métrage dont le titre original signifie littéralement «  la famille des vols à l’étalage » est un bijou de sensibilité et de justesse à l’universalité poignante.

Tout tourne autour d’une solidarité de résistance entre des êtres humains en dérive. De Juri ( jouée par la bouleversante Miyu Sasaki), petite fille battue et enfermée en plein hiver sur un balcon par une mère irresponsable et malfaisante, à Aki Shibata ( interprétée avec sensibilité par Mayu Matsuoka), jeune femme poussée hors du foyer par une marâtre pressée de se débarrasser d’une fille embarrassante et forcée par la nécessité à se prostituer, de Shota Shibata ( formidable Kairi Jyo), garçonnet enlevé tout bébé à ses parents, à Hatsue Shibata ( émouvante Kirin Kiki), veuve grabataire dont la retraite de l’époux défunt permet tout juste d’avoir un toit, d’Osamu Shibata, fieffé voleur au grand coeur, à Nuboyo Shibata ( Sakura Andô vaut à elle seule le déplacement tant son personnage résonne avec une force troublante), trentenaire au caractère trempé, au passé tourmenté et aux fêlures cachées nombreuses, quelle galerie passionnante de personnages offre ce film!
L’histoire est simple : on y suit le quotidien d’une famille qui repose sur des affiliations de besoin plutôt que de sang…Derrière les vols quotidiens et la rugosité de certains caractères, se cachent une humanité éclaboussante et si Hirokazu Kore-eda dépeint la misère de ces laissés pour compte, on en retient aussi de belles parenthèses de bonheur simple. Il règne parfois en effet une atmosphère douce dans cette maison Shibata, havre de paix coupé de l’hostilité extérieure que provoque un monde capitaliste qui n’autorise pas les plus démunis à vivre décemment. Véritable coup de gueule vis à vis d’un pays qui tolère une société à deux vitesses, le long-métrage fait réfléchir également sur la notion de famille : «  parfois, c’est mieux de choisir sa famille soi-même », de moralité - quels sont les critères pour être considéré comme un bon parent? et de justice. On se rappellera longtemps de cette affirmation terrible adressée par une policière à familleNuboyo : accoucher rend mère; étant stérile, elle ne pourra donc jamais prétendre à en être vraiment une…
La caméra montre avec une rigueur documentaire la précarité des lieux de vie, la fatigue des petits boulots, les stigmates du corps maltraité d’un enfant, les repas déséquilibrés quotidiens…l’épisode des interrogatoires finaux constitue un véritable coup dans l’estomac tant on y perçoit toute l’hypocrisie d’un monde qui prétend protéger l’individu et use de procédures administratives, judiciaires et morales qui font tout le contraire.
On retient quelques scènes mémorables : les enfants rieurs courant sous une pluie diluvienne, une scène d’amour espiègle entre nouilles chinoises façon Belle et le Clochard et yeux rieurs, la dent perdue de Juri, un bonhomme de neige confectionné entre père et fils, une après-midi heureuse en bord de mer où l’"Ensemble c’est tout" fait un tout…ou encore l’extraordinaire scène du feu d’artifice où l’on prend plaisir avec la famille Shibata à entendre  les lumières que l’on ne peut percevoir.
Un film lumineux qui nous enseigne à ne pas regarder que d'un seul côté de la médaille…

Une affaire de famille
Réalisation : Hirokazu Kore-eda
Date de sortie : 12 décembre 2018
Durée : 2h 01min
Avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka, Kirin Kiki, Kairi Jyo, Miyu Sasaki….
Distribution : Le Pacte / Wild Bunch

Découvert en avant-première au Cinéma Diagonal ( Montpellier 34) le mercredi 3 octobre 2018