Girl : la détermination bouleversante d'une ado en mal d'identité

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : mercredi 10 octobre 2018 10:38 Affichages : 567

GirlPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Lara a 15 ans. Son rêve? Devenir danseuse étoile. Soutenue par un père compréhensif et aimant, elle tente ce challenge compliqué car Lara n’a pas commencé à danser au même âge que les autres filles qui suivent les cours à l’école de danse. Son corps se plie d'autant moins aisément à la discipline qu’elle lui impose que Lara est née garçon…

Accompagnée d’une équipe médicale attentive et entourée de gens investis vis à vis de sa démarche, elle commence à prendre un traitement hormonal en attendant l’opération…mais Lara est une adolescente, doublement en mal d’identité à un âge où se construit la sexualité…et elle est impatiente aussi ; elle aimerait que ses seins poussent vite, que son corps se modifie. Cette souffrance muette - Lara est d’une grande pudeur et retenue -, elle l’impose à son corps qui ne cesse d’être mutilé par les épuisants exercices de pointes, les bandages adhésifs qu’elle utilise pour comprimer son appendice masculin…jusqu’à la mutilation ultime.
Inspiré du témoignage d’une jeune fille qu’il avait lu dans la presse à 18 ans, Lukas Dhont a imaginé un film fort émouvant. Saluons d’abord l’interprétation extraordinaire de Victor Poster qui incarne avec un réalisme bouleversant la jeune Lara. Le malaise constant, les sourires gênés toujours en questionnement vis à vis des autres sont d'un naturel troublant. Arieh Worthalter s’impose comme une présence délicate et attendrissante à ses côtés. Le travail de Frank Van den Eeden, directeur de la photographie, sait avec intelligence exprimer autant la douceur du cocon familial que l’agressivité ressentie du monde extérieur. Lukas Dhont rend volontairement le corps omniprésent dans l’image; les miroirs sont partout, rendant permanente l’obsession de l’apparence. Lara n'arrive pas à se persuader que le traitement médical viendra juste "renforcer ce qui est déjà", c'est à dire qu'elle est une fille. Alors elle met " ses émotions en veille" comme lui explique son psychiatre...Elle attend " dans un abribus froid que le bus vienne enfin". Elle s'interdit de s'ouvrir à l'autre car son corps la terrorise...et en cela elle acquiert une dimension totalement universelle tant les adolescents traversent cette crise due à la modification de leur corps.

Les scènes de danse, orchestrées par Sidi Larbi Cherkaoui sont très physiques et contiennent une grande violence dans l’exécution et le rythme imposé. Cela renforce par là la volonté et la détermination de l’héroïne…sur laquelle les regards pèsent, même lorsqu’ils sont bienveillants. La sollicitude peut s'avérer un poison dans le quotidien lorsqu'elle vous rappelle sans cesse les raisons de son existence. L’inquiétude du père, d'ailleurs, se diffuse peu à peu dans les veines du spectateur qui appréhende ( malheureusement à raison) la nuit entre filles à laquelle est conviée Lara, son premier éveil à la sensualité avec un voisin ou encore des glaçons sortis avec précipitation du freezer...

Girl"Girl" séduit totalement par la pudeur délicate du traitement narratif qui privilégie l’ellipse et l’économie de mots, conquiert avec l’interprétation remarquable de Victor Poster…mais le long-métrage interpelle toutefois à la fin sur un détail qui ne devrait pas en être un. Lorsque Lara semble s’approprier son statut de femme, ce sont par le biais de clichés féminins qu’elle y entre : elle est félicitée pour sa tenue élégante et sa manière de cuisiner au jour de l’an. Cette héroïne battante en conquête active d’émancipation va-t-elle s’enfermer dans une image rétrograde de la femme ensuite? Après le carcan du corps, la prison des représentations genrées? 

Girl
Réalisateur : Lukas Dhont
Date de sortie 10 octobre 2018
 Durée : 1h 45min
Avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart…

Découvert le 8 octobre en avant-première au Cinéma Diagonal ( Montpellier - 34) en partenariat avec l'association Contact