Guantanamera : Cuba si ! Bureaucratie, no...

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Cinéma Mis à jour : jeudi 20 septembre 2018 13:09 Affichages : 371

GUantanameraPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ « C'est tout de même assez étonnant que ce film ait pu être tourné à Cuba ! », commentait une journaliste du Monde, lors de la sortie de Guantanamera, de Tomas Guttierrez Alea et Juan Carlos Tabio, lors de sa sortie en 1996. C'est mal connaître non seulement la mentalité cubaine, mais l'histoire même de sa révolution, comme de son cinéma. L'humour noir (mais n'est-ce pas partout pareil ?) fait partie du quotidien et mieux vaut juger par soi-même, sans a priori, pour juger de ce qui se passe réellement sur cette île des Caraïbes, toujours occupée, rappelons-le, par une base militaire américaine... à Guantanamo. A ne pas confondre avec Guantanamera (sa « fille »), ville qui a donné son nom à une chanson populaire, comme chacun sait.
Grand succès il y a plus de vingt ans, ce film en dit plus long, avec humour et légèreté, sur la « période spéciale », post-Perestroïka (l'ex-URSS se désengage économiquement de Cuba, et le dollar est intégré comme deuxième monnaie avec le peso national, ce qui occasionne marché noir et désorganisation totale pour ce qui est de se nourrir, se vêtir, etc...) qu'un long reportage, à charge, comme c'est généralement le cas. Pour ce qui est de l'autocritique, les cubains s'en chargent eux-mêmes. Il suffit de lire les romans de Leonardo Padura et ceux de Pedro Juan-Guttierrez, pour s'en convaincre.   
Or donc, Adolfo, fonctionnaire cubain, a le dernier mot lors d'un débat houleux visant à régler l'épineux problème du transport des défunts à travers l'île (cette anecdote est véridique). Chaque région devra désormais se charger des corps qui passeront sur ses terres. Adolfo doit expérimenter plus tôt qu'il ne le croyait son ingénieux système : sa belle-mère vient en effet de mourir et sa dépouille mortelle doit être inhumée à l'autre bout de l'île. Accompagné de sa femme Georgina, ex-prof d'université qu'il étouffe, le camarade Adolfo commence son périple à travers Cuba. Il va de surprise en surprise. Non seulement le cortège funéraire accumule les retards, mais un ancien étudiant de sa femme, Mariano, autrefois amoureux d'elle, s'échine à croiser leur route... Au prétexte de péripéties vaudevillesques, Guantanamera est une satire féroce d'un pays miné par l'absurde de la bureaucratie du socialisme à la cubaine. Où chacun fait comme il peut pour rentrer chez lui, faute de transports, ou trafique pour améliorer l'ordinaire. Un pays où la médecine fait des miracles mais où des ingénieurs sont obligés de travailler comme camionneurs, et les acteurs de jouer... les vrais taxis pour bouffer.
Tomas Gutierrez Alea s'était fait connaître en signant "Fraise et Chocolat". Malade, il a dû co-réaliser ce film-testament (le thème de la mort y est très présent), avec Juan Carlos Tabio. Ce dernier film accompagné par la célèbre chanson Guantanamera (« fille de Guantanamo »), nous plonge avec sincérité au cœur de la société cubaine. Voici un road-movie hilarant, par moment, riche en émotions et en surprises. La mélancolie côtoie le grotesque, l'amour, les éclats de joie, de voix, ou de colère ; voire de violence. Ce voyage est traversé par le délitement du couple officiel, la (re)naissance d'un amour et par des rencontres émouvantes et cocasses. Il nous fait également entrevoir la réalité d'un pays en butte à la planification la plus crétine, à l'absence de... presque tout, sauf de l'énergie de tout pouvoir réparer. Les cubains sont les rois du système D. Cuba est terre de paradoxes. La parole est surveillée mais elle reste libre. Le système semble verrouillé mais nous sommes aux Caraïbes, où la sorcellerie et la religion est partout. Ce film, comme le pays, oscille entre gravité, humour et amour. Il se termine par une note d'espoir : l'amour est plus fort que la mort.

Guantanamera (1996, Cuba)
Version restaurée
De Tomas Guttierrez Alea et Juan Carlos Tabio
Avec Carlos Cruz, Mirta Ibarra, Jorge Perugorria
Durée : 1 h 41 mn
En salles en France : le 17 octobre 2018