Peur de rien : un portrait attachant et sensible d'une jeune libanaise, immigrée en France dans les années 90

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : lundi 26 octobre 2015 14:11 Affichages : 2213

Peur de rienPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Banlieue de Paris, 1993. "Jusqu'ici tout est laid" écrit Lina au premier cours à l'université de Madame Gagnebin. Lina a 18 ans et, fraîchement débarquée à Paris pour ses études, elle a subi des sollicitations sexuelles de son oncle chez qui elle est hébergée. Si, avec courage, elle décide d'échapper à cette maison dans laquelle elle ne se sent pas en sécurité, comment s'en sortir à Paris, sans connaître qui que ce soit et sans un sou en poche? Recueillie un temps par des étudiantes libérées et fantasques, forcée ensuite de se réfugier dans un foyer pour femmes, Lina attend comme le Graal sa carte de séjour qui lui permettra de trouver des petits boulots pour subvenir à ses besoins. De rencontre amoureuse en rencontre amoureuse, la jeune femme apprend à devenir un individu à part entière et se grise peu à peu de cette liberté qu'elle n'avait pas trouvée au Liban, enfermée dans un carcan familial oppressant.

Danielle Arbid dépeint un portrait superbe de jeune femme : Manal Issa, dont c'est le premier rôle au cinéma, est prodigieuse. D'une beauté sensible, elle exprime avec talent la fragilité de Lina mais aussi sa fraîcheur et son bonheur indicible - mais bien présent dans ses pupilles - d'être là, attablée par exemple avec ces jeunes étudiants français qui rêvent et débattent sur la politique avec l'insouciance de leur âge.
Ce long-métrage, sans être autobiographique, "part d'un vécu personnel pour arriver à quelque chose qui vous est très personnel à vous" explique la réalisatrice dans le cadre de l'avant-première du film au Diagonal ( festival Cinemed) à Montpellier, " je souhaitais donner mon point de vue de l'immigration". Un point de vue qui  - s'il n'est pas édulcoré et ne manque pas de rappeler l'absurdité et l'indifférence administrative et la situation terrible d'individus en continuelle angoisse d'être expulsés - fleure bon l'optimisme tout de même et a la fraîcheur entêtante de la jeunesse. Plongé dans les années 90, on réentend avec nostalgie les tubes d'alors, rit devant le résumé d'Antonia des derniers épisodes d'Hélène et les garçons , et se rappelle avec amusement les premières élucubrations artistiques de Ben ou encore la mode des paillettes et des mini-jupes. Alors oui, Lina croise des skinheads, est jugée trop vite par des flics dans une rue à cause de son allure étrangère, côtoie avec naïveté une étudiante royaliste aux propos racistes mais globalement, ce qui ressort de ce film, c'est l'incroyable capacité de l'humain à rebondir et son envie de vivre, avec l'instinct de survie en bandoulière.
Une autre visage plaisant du film? La place accordée aux études et l'image donnée des professeurs, porteurs de savoirs enthousiasmants, de valeurs et de sens critique. Dominique Blanc est délicieuse dans le rôle de Madame Gagnebin. Danielle Arbid montre que les cours à la fac sont un échappatoire fantastique au quotidien et qu'ils sont peuplés d'êtres singuliers mais passionnés qui contribuent à forger ceux que nous sommes.

Outre l'utilisation sensible de la caméra et le choix d'un rythme délicat qui respecte les émotions de l'héroine, on applaudira le casting de ce long-métrage peuplé d'acteurs lumineux et la présence d'une écriture scénaristique convaincante ; de nombreuses répliques ne manquent en effet ni d'humour ni de pertinence.

"Pourquoi on aime un pays?" Voilà peut-être l'une des questions majeures du film. Lina, à 18 ans, pourrait répondre: pour Jean-Marc et son charisme d'homme marié et de chef d'entreprise à succès , pour Julien et sa maladresse attendrissante et sa fragilité intrinsèque ou encore pour Rafael et son engagement politique attendrissant. Mais, de même que cette femme qu'elle croise au tribunal d'instance, Lina pourrait dire de surcroît qu'on aime un pays parce qu'on s'y sent " respecté comme individu" et qu'on n'y ressent pas la peur. " Quand on a peur tout le temps, le pays n'est rien"...et Lina, à Paris, soudain, elle n'a plus peur de rien.

Peur de rien
Réalisé par Danielle Arbid
Avec Manal Issa, Damien Chapelle, Paul Hamy , Vincent Lacoste, Clara Ponsot, Bastien Bouillon, India Hair, Dominique Blanc,
       
Date de sortie : 10 février 2016