Le bouton de nacre : des histoires d'eaux merveilleuses et ensanglantées

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : jeudi 12 novembre 2015 23:45 Affichages : 2363

Le bouton de nacrePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Orundellico était un natif de la Terre de Feu, de la tribu des Yamana. Il accepta, en 1830, en échange d'un bouton de nacre qui lui valut un surnom - Jemmy Button -, de quitter sa Patagonie pour suivre le capitaine anglais Fitzroy, qui voulait lui montrer le monde civilisé. Il navigua ainsi "de l'âge de pierre à la révolution industrielle": " un voyage de milliers d'années dans le futur puis dans le passé" dont il ne se remettra jamais.
Plus d'un siècle plus tard, sur un rail au fond de l'océan, s'est incrusté le bouton d'un des opposants du régime d'Augusto Pinochet, une de ses victimes que l'on assassinait d'abord au cyanure ou au Pentothal, qu'on lestait ensuite avec un rail de 30 kgs et qu'on jetait ensuite au fond de l'océan devenu un cimetière.

"Le bouton de nacre" est une histoire d'eau mais aussi une histoire d'extermination. Le Chili, terre à la fois merveilleuse par la beauté de ses paysages et des peintures tribales de ses indigènes ( superbement mise en valeur par la caméra sensible de Patricio Guzman) est aussi une terre ensanglantée, témoin de la cruauté humaine, à l'instar de cette île Dawson, située à 100 km au sud de la ville de Punta Arenas, où sont morts de nombreux Amérindiens maltraités par des missionnaires colonisateurs dans les années 1800 et qui devint un camp de concentration pour les prisonniers politiques, après le coup d'état militaire de 1973.

Patricio Guzman est un documentariste qui, même exilé à Paris, a réalisé de nombreux films sur les bouleversements majeurs qu'a connu son pays natal, le Chili. Ses deux derniers documentaires, "Nostalgie de la lumière" et "Le bouton de nacre" tissent une relation ténue entre l'espace et le génocide humain; le premier se situant en plein désert d'Atacama, le second prenant pour cadre la Patagonie.
"Le bouton de nacre" disserte en images sur le thème de l'eau, élément essentiel de vie mais qui nous relie également au cosmos et à l'univers tout entier. Mystique, métaphysique, ce documentaire commence par rappeler les croyances des indigènes de Patagonie, ces "nomades de l'eau " arrivés il y a dix mille ans et qui circulaient d'île en île: l'eau est un "élément qui fait le pont entre les étoiles et nous". Sacrée, elle porte en son sein le mystère et l'origine de toutes choses. Indispensable, elle permet de se déplacer mais aussi de se nourrir.
Une fois quittés ces 256 093 km2 du sud du pays, paradoxalement, le reste de la population chilienne, alors qu'elle possède 4200 kms de côtes, ne s'est jamais tournée vers la mer ; elle l'admire, la craint et ne l'exploite pas. Patricio Guzman fait entendre ici son propre vécu; il explique notamment qu'entre son adolescence et celle de Gabriela, l'une des vingt derniers descendants directs des indiens de Patagonie, "il y avait plusieurs siècles de distance". Gabriela qui a franchi le Cap Horn sur une frêle embarcation avec sa famille, Gabriela qui savait ramer et vivait en osmose avec l'eau tandis que lui connaissait le confort et se contentait de contempler la mer depuis la plage. Ce documentaire trahit cet émerveillement, donnant à voir l'eau sous toutes ses formes : mer, rivière, cours d'eau, iceberg, glacier, pluie, neige ...autant de sublimes manifestations de la nature. L'œil perdu dans les reflets argentés ou dorés de la lumière sur la robe de l'océan ou encore prisonnier des couleurs saisissantes de la glace, l'oreille baignée des gargouillis plaisants d'une rivière joyeuse ou du clapotis-percussion d'un déluge, la peau du spectateur frissonne, la langue et le nez frémissent d'une idiosyncrasie originelle..."Nous sommes tous des ruisseaux d'une seule eau".

Grâce au travail délicat et poétique du réalisateur chilien, la Patagonie, Terre de feu mais aussi Terre d'eau, constituée d'un archipel d'îles, révèle ici sa mythologie. Les Sud-Améridiens pensaient que l'eau était une expression directe du cosmos. L'eau est mouvement, l'eau est musique, l'eau est mémoire. Et l'eau a une voix : si seulement l'humanité prenait le temps d'écouter la sagesse de son chant...

C'est une comète qui a apporté les premières gouttes d'eau sur la terre...

Le bouton de Nacre

Réalisé par Patricio Guzmán
Date de sortie : 28 octobre 2015 (1h22min)

- En avant-première le samedi 24 octobre 2015 au Diagonal ( Montpellier) dans le cadre du Cinemed

- Le lundi 16 novembre à 20h, Cinéma Le Comœdia, Sète