« Mon roi » de Maïwenn : le syndrome de l'écrevisse

Écrit par Elodie Cabrera Catégorie : Cinéma Mis à jour : mardi 20 octobre 2015 21:04 Affichages : 3632

Mon RoiPar Elodie Cabrera - Lagrandeparade.fr/ La réalisatrice de Polisse revient dans les salles obscures avec une histoire d'amour passionnelle, entre fous-rires et Lexomil. Cette fois, uniquement derrière la caméra.

« Mon roi » de Maïwenn : le syndrome de l'écrevisse

C'est le coup classique. Une femme rencontre un homme sur une piste de danse, à une heure tardive où les néons remplacent le clair de lune. Il l'intrigue. Elle le scrute. La caméra ripe sur ses yeux, la cassure de son nez aquilin, ses fines lèvres, la pente de son menton. C'est le début d'un amour fou, cataclysmique. Celui qui laisse sur le carreau, le palpitant roué de coups.
Sur le ring : Toni (Emmanuelle Bercot), une quarantenaire avocate qui s'éprend du charismatique Giorgio campé par l'excellent Vincent Cassel. Restaurateur, tombeur, flambeur. Le genre d'homme avec qui le quotidien ressemble tout à coup à un road-trip sous ecstasy. Tout va très vite : le concubinage, l'envie d'un enfant, la demande en mariage, la désunion. Giorgio prend soudainement ses distances. Il se dégote une petite garçonnière de 100m2 et prend la poudre d'escampette pour dorloter son ex-copine-mannequin-suicidaire. D'abord patiente, Toni perd pied. Durant sa grossesse, elle gobe les antidépresseurs prescrits par son gynécologue sous l'oeil rassurant de son roi machiavélique, prince des connards. Le film retrace dix années d'un bonheur impossible entrecoupé de retrouvailles, de pardons, d'espoirs et de rechutes.
La chute, c'est justement l'autre versant du film. Il met en parallèle les chroniques tumultueuses du couple défunt avec la rééducation de Toni dans un centre pour éclopés après un grave accident du genou. Comment se reconstruire après une fracture amoureuse ? La métaphore ne frise pas l'originalité. Elle fonctionne. Le spectateur, le nez collé à cette cruelle idylle, éprouve le syndrome de l'écrevisse. Eau bouillante, douche froide. Fer rouge, bleu bagarre.

Pitreries et idolâtrie

Ce cinéma à fleur de peau qui ne transige avec aucune nuance, n'accepte aucune demi-mesure porte bien le sceau de Maïwenn. La réalisatrice des films Polisse (co-écrit par Emmanuelle Bercot) et Le Bal des actrices attise souvent le feu des critiques mais, qu'on l'adule ou la crucifie, force est de constater que cette grande bouche ne passe jamais inaperçue. Pourtant cette fois, (enfin diront certains) elle s'est éclipsée du casting. Toute l'intrigue tourne autour du duo Cassel-Bercot. Un choix pertinent, presque visionnaire, tant ces deux-là s'aiment et se haïssent à l'écran avec une crédibilité renversante. Ce long-métrage évite habilement de verser dans un trop plein de cris et de larmes. Répliques savoureuses, répartie et finesse d'esprit, on se marre beaucoup entre l'humour pince-sans-rire du frère de Toni, un Louis Garel nonchalant comme à l’accoutumée, et les pitreries exubérantes d'un Vincent Cassel toujours au sommet son art. L'extrême proximité qu’entretient Maïwenn avec ses acteurs, son idolâtrie presque, se révèle payante, sincère. Parfois ratée. On regrette ainsi la fadeur du rôle confié à sa frangine Isild Le Besco, cantonnée à jouer une coquette belle-sœur tapisserie.
Si Mon Roi n'est pas exempt de redites et de maladresses, il n'en reste pas moins le film de la maturité. Un propos plus resserré, la dissection réussie d'une emprise psychologique dont l’héroïne peine à se sevrer. Emmanuelle Bercot, qui a raflé le Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes (également réalisatrice du film d'ouverture La Tête Haute), nous touche et nous insurge par sa fragilité, obstinément aveugle et sotte récidiviste. Une journaliste de Première se demandait s'il fallait être une femme pour aimer le film de Maïwenn. Pas forcément. Mais le point de vue astreint à la partialité. Au creux de cette dialectique revisitée du maître et de l'esclave, le spectateur fait corps avec l'asservissement de Toni en victime consentante. Jamais avec Giorgio le bourreau. Sorte de figure tutélaire intouchable. Lorsque la belle hystérique le met face à ses bassesses répétées, il se dédouane et assène cette vérité qui revient comme un boomerang en pleine figure : on rejette pour les mêmes motifs qui ont poussé à aimer. La raison prend note, le cœur s'en balance.

Mon Roi réalisé par Maïwenn


Avec Vincent Cassel, Emmanuelle Bercot, Louis Garrel, Isild Le Besco, Chrystèle Saint-Louis Augustin, Patrick Raynal, Paul Hamy, Yann Goven

Date de sortie : 21 octobre 2015 (2h4min)