La bande à Baader : autopsie en archives d'une jeunesse en escalade

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : samedi 10 octobre 2015 14:50 Affichages : 1997

Une jeunesse allemandePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Comment devient-on un terroriste? Comment de jeunes étudiants doués, issus pour la plupart de la bourgeoisie, chargés d'idéologies utopistes et épris de liberté, arrivent un jour à prendre les armes, à concocter des cocktails Molotov, à poser des bombes et à faire des victimes civiles? " Nous n'avons pas inventé la violence, nous l'avons rencontrée" dit une jeune femme filmée lors d'une intervention de la RAF (Rote Armee Fraktion). Jean-Gabriel Periot, avec beaucoup d'intelligence et de rigueur, après huit années de recherche d'archives et de décryptage d'images, présente "Une jeunesse allemande", un documentaire constitué exclusivement d'un montage d'archives à propos du tristement célèbre "groupe Baader- Meinhof", principaux membres de la Fraction Armée Rouge.


Le documentaire retrace les événements depuis 1966, lorsque la SPD accepte de gouverner avec le parti chrétien démocrate sous l'égide du chancelier Kiesinger, ancien membre actif du parti nazi - et les premières manifestations contre la guerre du Vietnam à Berlin - jusqu'à l'incarcération des principaux membres de la Fraction Armée Rouge et leur suicide collectif en prison. Jean-Gabriel Periot a affirmé, lors de l'avant-première au cinéma Diagonal montpelliérain, avoir voulu montrer comment s'était organisée une véritable bataille d'images entre deux camps ; on découvre ainsi, dans un premier temps, les films créés par les jeunes militants et, lorsque les premières actions violentes sont mises en place, les images télévisuelles commanditées par le pouvoir, se désolant d'abord des débordements d'une jeunesse décadente puis allant jusqu'à l'accuser ensuite d'être "les descendants du nazisme" :" Après la terreur brune, le fascisme rouge"" Il y a une différence nette entre esprit critique et destructeur" . Le documentaire donne à voir de nombreuses interventions d'Ulrike Meinhof, brillante journaliste qui devient rapidement rédactrice en chef du magazine Konkret, proche de la gauche communiste : une jeune femme qui prône un " rationalisme à visage humain", explique que la rue est le seul lieu où les étudiants peuvent encore agir et s'exprimer, puisqu'on les prive de tout ( En 1969, 10000 étudiants sont en prison en Allemagne.) Son propos et ses agissements se radicalisent au fur et à mesure des répressions policières subies par les étudiants lors des manifestations. On découvre également l'avocat Horst Mahler, Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Holgersson Meins qui décident de " prendre les armes et d'entrer à l'intérieur du système". " Quand s'arrête la tolérance? Quand doit-on jeter des pierres?" Des questions que se posent en effet ces jeunes gens militantistes qui cherchent d'abord à faire changer leur pays avec des armes culturelles : " nos caméras sont, techniquement et chimiquement, des outils d'activisme". Vingt ans plus tôt, on brûlait des livres à Berlin sur les ordres d'Hitler, cette jeunesse-là aspire à une démocratie réelle et imagine d'abord que la culture peut tout régler. Ces jeunes au parcours prometteur sont en quête d'utopie et en opposition totale avec la génération précédente, encore au pouvoir et héritière du national-socialisme. Leurs rencontres conflictuelles se révèlent au travers des journaux télévisés où l'on déplore que les professeurs de fac soient traités d'idiots par leurs élèves, que des étudiants aient envahi le parlement, ou encore  d'émissions dans lesquelles des intervenants réfléchissent sur le " déclin de l'autorité". Lorsque les tentatives de dialogues pacifistes échouent, la tentation de passer à l'action, d'envisager une révolution, se profile comme une évidence. Entre 1966 et 1977, en Allemagne, c'est l'escalade dans la violence...et le basculement tragique d'une jeunesse brillante dans le terrorisme.

Pas question ici de prendre parti, ni de faire l'apologie d'un mouvement d'une extrême violence. " Une jeunesse allemande" est simplement un documentaire passionnant qui réussit à raconter avec pertinence l'existence et la fin d'un "mouvement de guérilla urbaine". Mis en scène comme une fiction, on apprécie qu'il soit le fruit du travail d'un spécialiste de l'image plutôt que d'un historien. Qui mieux qu'un documentariste, en effet, aurait pu narrer le récit d'une jeunesse qui voulait se battre avec des images et qui, perdant cette bataille, a décidé de choisir un viseur plus dissuasif?

Un témoignage historique terriblement d'actualité...

Une jeunesse allemande

Date de sortie: 14 octobre 2015 (1h33min)
Réalisé par Jean-Gabriel Périot

Documentaire français