Corps Etranger : une réflexion percutante sur les aspirations complexes de la femme déracinée

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : mardi 20 février 2018 11:52 Affichages : 574

Corps EtrangerPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Lorsque Samia, échoue, comme beaucoup de clandestins, sur les rivages de l'Europe, elle n'a qu'une angoisse:  celle d’être rattrapée par un frère radicalisé qu’elle avait dénoncé. Recueillie d'abord par Imed, une connaissance de son village devenu barman sur Paris, elle décroche ensuite un travail d'aide ménagère chez Leila, une veuve - elle aussi une migrante d'une autre époque et qui a connu une ascension sociale et qui lui offre un toit, échappant par la même occasion au milieu étouffant et machiste qu'elle avait déjà fui en quittant son pays. Samia, Imed et Leila vont former malgré eux un trio chargé de désir et de peur dans lequel la question identitaire, en tant qu'êtres déracinés mais aussi en tant qu'êtres de chair, s'avère au coeur des tiraillements et des enjeux du quotidien. 

"Corps étranger" tisse une réflexion intelligente sur les questions de l'intégration, de la radicalisation mais également du rapport à la sécurité. Salim Kechiouche est au coeur d'un trio amoureux aussi sensuel qu'inquiétant; il incarne un jeune homme tiraillé entre son envie de laisser libre-cours à ses désirs et ses préjugés religieux qui le poussent à de récurrentes réactions de violence et de refoulement de l'image de la femme libérée. Face à lui, Sara Hanachi et Hiam Abbass offrent un double portrait de femmes fascinant qui s'oppose, rivalise et fusionne tout autant en complicité. La première joue un personnage trouble et ambiguë, que la mort suit à la trace mais à la jeunesse arrogante et qui a tout à construire tandis que la seconde incarne une femme élégante en deuil qui ne dispose que des regrets du passé comme cruel compagnon. Face à Leila, Samia s'émancipe, déterminée même aux dommages collatéraux pour survivre, tandis qu'Imed, déboussolé, n'arrive pas à se positionner...et la réalisatrice Raja Amari dresse ainsi le portrait d'une nouvelle génération endurcie, capable de violence et de faire payer aux autres le prix fort pour s'en sortir. Tous trois passent par leur corps pour exorciser leurs doutes et s'affirmer en tant qu'individu mais finissent par se brûler les ailes...

La force d'émancipation des femmes passe par le corps."

Le film choisit de ne pas adopter un traitement purement réaliste et se dessine en thriller troublant dans lequel revient, notamment, le cauchemar de l'homme à capuche qui poursuit Samia, représentation fantasmée du frère qu'elle fuit et qui est "présent dans son absence." 

"Corps étranger" est un long-métrage franco-tunisien au scénario prenant qui met en vedette les aspirations et les rêves de trois personnages complexes, trois immigrés aux parcours et réalités tout aussi contrastés que leurs besoins vitaux se recoupent. Un tableau sensible de la société tunisienne dans sa diversité qui se tisse au travers de la circulation du désir entre les personnages ( belle métaphore du foulard!) et laisse le contexte politico-social en arrière-plan. Raja Amari explique : "Je voulais que les relations soient traitées dans toute leur complexité", que "le passé interfère sans cesse avec le présent" et que les personnages soient " confrontés à leur propre limite". 

Ne pas montrer les migrants comme une masse informe - comme ils sont souvent représentés dans les médias - mais traiter leurs relations dans toute leur ambiguité.

Raja Amari

Corps Etranger

Date de sortie :  21 février 2018 
Durée : 1h 32min
De Raja Amari
Avec Hiam Abbass, Sara Hanachi, Salim Kechiouche...

Découvert en avant-première au Festival Les Oeillades d’Albi ( novembre 2017)