Elser : un "héros ordinaire" sous la lumière d'un réalisme violent

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : samedi 10 octobre 2015 14:58 Affichages : 2062

ElserPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Après la mémorable " Chute" de 2005, qui racontait l'agonie du IIIème Reich et les dernières heures de Hitler, de ses généraux et de ses proches, réfugiés dans son bunker, Oliver Hirschbiegel replonge dans les années sombres du nazisme au travers du portrait d'un résistant souvent oublié des manuels d'histoire : Georg Elser. Un modeste menuisier originaire de Wurtemberg qui fomenta en solitaire un attentat contre le Führer qui échouera ...à quelques minutes près.
Munich. 8 novembre 1939. Adolf Hitler prononce en effet une allocution devant les dirigeants du parti nazi dans la brasserie Burgerbrau. Une bombe explose mais le Führer, Joseph Goebbels, Heinrich Himmler et Martin Bormann viennent de quitter les lieux...tandis que Georg Elser est rattrapé à la frontière suisse. Les nazis, persuadés qu'il s'agit du complot d'une puissance étrangère, vont s'acharner à le torturer et l'interroger, incapables d'imaginer les motivations d'un être indigné face à la brutalité croissante d'un régime qui instaure un climat de méfiance et de peur, envoie ses camarades du Front Rouge aux travaux forcés, humilie les juifs et ceux qui les côtoient et instaure une société aryenne. Face à cette nouvelle Allemagne perfusée à la propagande et qui se nourrit d'un besoin de divertissements et de réhabilitation de l'orgueil national égratigné après la défaite de la première guerre mondiale, Georg n'a pu qu'imploser.

 

Saluons d'abord la distribution de ce long-métrage et en particulier Christian Friedel qui incarne Georg Elser avec une prodigieuse sensibilité : musicien à ses heures perdues, compagnon friand de minutes volages à l'ombre des jeunes filles en fleurs, être libertaire, pacifiste convaincu...mais également amant éperdu d'amour pour Elsa ( délicatement et sensuellement incarnée par Katharina Schüttler) et résistant au courage de fer, une familiarité troublante se tisse avec le héros qui rend vite tout bonnement insupportable l'implacable absurdité de l'entêtement bureaucratique nazi qui réclame des aveux et des vérités...qui n'existent pas. On applaudira aussi le jeu de Burghart Klaußner, jouant le rôle d'Arthur Nebe, directeur de la police judiciaire du Reich puis de la Kripo, un organisme créé afin d'accroître l'efficacité de la lutte contre les "ennemis du Reich". Il y incarne un être -presque- sympathique, semblant être ébranlé dans ses convictions face à ce héros solitaire. Dans une interview, le réalisateur justifie ainsi la complexité de ce personnage " Nebe était un opportuniste, pragmatique lui aussi mais beaucoup plus flexible et complexe. Il a finalement été impliqué dans la tentative de putsch de Stauffenberg en juillet 44. De plus, les enregistrements d'interrogatoires montrent également que Nebe était, d'une certaine manière, fasciné par Elser." Prend-on des libertés avec l'Histoire ici? Sans doute, mais la fiction y gagne car elle a besoin d'apporter un "adjuvant" tout relatif pour le prisonnier tant la peinture des conditions de sa détention est éprouvante.
Âmes sensibles! Soyez averties ! " Elser" est un long-métrage aux airs de documentaire, ce qui accroît considérablement la violence de certaines scènes volontairement montrées avec un réalisme accru. Peu de hors-champ, les scènes de torture sont filmées avec des prises de vue statiques et l'image comme le spectateur reste prisonnière et impuissante devant l'horreur et l'inhumanité en marche. Sensation inconfortable et certains diront même insupportable. On assiste de la même façon à la pendaison de Nebe et à ses soubresauts d'agonie qui n'en finissent pas avec une impression de voyeurisme qui met mal à l'aise. On reconnaîtra cependant la capacité du réalisateur à raconter avec des analepses récurrentes et bien choisies l'Histoire et... l'histoire d'une destinée singulière à l'issue tragique, celle de celui qui fut jusqu'au 9 avril 1945 le "prisonnier spécial" d'Hitler, abattu sur " ordre supérieur" alors que le IIIème Reich s'effondrait. Ce film relate avec pertinence la montée du NSDAP et son accession au pouvoir, grâce à l'évocation de certains épisodes historiques tels que le bombardement de Guernica mais aussi bien davantage au travers du regard d'un être qui voit filer l'innocence et la légèreté, un "héros ordinaire" qui clame dans le film à ses bourreaux " Si l'homme n'est pas libre, tout meurt" ; une âme d'exception connue pour avoir justifié son acte en disant qu'elle « voulait empêcher que plus de sang encore ne soit versé »
Au sortir de ce biopic éprouvant, on se dit, le coeur secoué, qu'en novembre 1939, le temps a joué un drôle de tour à l'humanité...

Elser, un Héros ordinaire

Date de sortie: 21 octobre 2015 (1h54min)
Réalisé par Oliver Hirschbiegel
Avec Christian Friedel, Katharina Schüttler, Burghart Klaußner....
Genre : Historique , Drame
Film Allemand