Human Flow : une tragédie en kaléidoscope à l'esthétisation dérangeante

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : mercredi 7 février 2018 06:44 Affichages : 675

Human FlowPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Au départ, un constant aussi inquiétant que dramatique : 65 millions de terriens ont été contraints de quitter leur pays pour fuir la famine, les bouleversements climatiques ou encore la guerre : il s'agit du plus important flux migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale.

"Human Flow" raconte l'ampleur de la crise des migrants et ses terribles répercussions humanitaires. Tourné sur une année dans vingt-trois pays, le documentaire, réalisé par Ai Weiwei et son équipe berlinoise, suit les trajectoires d'hommes et de femmes en exil ou en chemin vers un pays accueillant et fraternel - partout dans le monde : de l'Afghanistan au Bangladesh (où se réfugient les Rohingyas musulmans suite aux purifications ethniques en Birmanie), de la France ( préoccupante Porte de la Chapelle!) à la Grèce (13000 réfugiés sont actuellement bloqués à la frontière macédonienne en espérant qu’on leur ouvre la porte), de l'Allemagne (1er pays d’accueil d’Europe) à l'Irak, de la Hongrie ( et son immense clôture anti-réfugiés) à la frontière syro-jordanienne, d’Israël à l'Italie, du Kenya au Mexique en passant par la Turquie (et le conflit kurde), du Liban (qui abrite deux millions de réfugiés syriens et palestiniens et possède un camp qui existe depuis 60 ans) à la bande de Gaza ( 4,7 millions de réfugiés y vivent dans une prison à ciel ouvert. Depuis 2007, la région n’a que l’aide humanitaire pour vivre. Israel et l’Egypte font blocus.) ou encore au Pakistan ( qui accueille 3 millions de réfugiés afghans). Ce documentaire recueille des interviews de personnalités influentes (ministre grec de l'immigration, acteurs de l'ONGI "Human Right Watch", membres d'associations humanitaires sur place, médecins, spécialistes universitaires etc..) et des témoignages des migrants qui espèrent enfin (re)trouver justice et sécurité, évoquent les réalités des camps surpeuplés, la dangerosité des périples en mer ( en 2016, plus de 5000 réfugiés se sont noyés), l’augmentation des frontières hérissées de barbelés, leur sentiments de détresse, de désenchantement, de honte parfois ( être un apatride, un boat-people, leur devient synonyme de moins que rien), le sentiment d’ennui et de désillusion chez les plus jeunes mais aussi leur courage et leur volonté d'intégration. On y montre également la réalité de leur quotidien (2 heures pour accéder à un bol de soupe, 2 heures pour accéder à un puits d’eau, habitations de fortune qui affrontent des conditions météorologiques éprouvantes, marches interminables et périlleuses pour se retrouver bloqués par de nouveaux murs, banderoles de désespoir «UE ne nous renvoie pas en enfer » lors de manifestations pacifiques, destruction de la jungle de Calais, bombes lacrymogènes qui blessent les yeux des enfants lors de soulèvements suite aux menaces d’arrestation...). 

"Human Flow" soulève des questions et appuie sur des situations auxquelles, pour l’instant, les politiques européennes répondent par des subventions d'aide importantes aux pays limitrophes de ceux dont les flots migratoires sont les plus importants pour garder à distance « le problème » ( c’est le cas de la Jordanie et du Liban notamment qui accueillent donc beaucoup). A l'avenir, l'humanité, pourtant, va se heurter de plus en plus à ces problématiques - ne serait-ce que concernant le réchauffement climatique (l’Afrique subsaharienne accueille 26% des réfugiés de la planète - Dadaab est déjà le plus grand camp au monde) et il va falloir apprendre d'urgence à vivre ensemble et développer plus que jamais la tolérance, la compassion et la confiance en l'autre. Ne serait-ce qu'en raison des modifications climatiques et des ressources qui diminuent ! En effet, l'on prévoit que 250 millions d’africains vont être directement impactés ces prochaines années par la nécessité d’une migration climatique. En outre, à l’heure de la mondialisation, comment continuer à fermer les frontières? Comment refuser à l’autre d’envisager un avenir meilleur et serein si l'herbe est vraiment plus verte dans le pré d'à côté? Parviendra-t-on à s'extraire de la peur, de l'isolement et du repli sur soi ? Des questions sont posées également en direction de la nouvelle génération. Un interviewé s’interroge : les enfants palestiniens qui n’ont jamais rencontré un israélien - et réciproquement - construisent leur image de l’autre sur des clichés, des rumeurs. Que va donner cette génération? Comment, lorsqu’on se sent humilié et que l’on vit une réalité misérable, ne sera-t-on pas tenté de prendre sa revanche sur les atrocités vécues et se diriger par la radicalisation? Comment lutter contre cela?

Il faut se raccrocher à l’humanité.

Dana Finas, Princesse de Jordanie ( pays qui accueille 1,4 millions de réfugiés)

Ce documentaire soulève toutes ces questions-là et en ce sens, il est à voir et à diffuser largement. Comme on peut l’entendre dans le film , « être réfugié, c’est la plus grande violence que l’on peut faire à un être humain. » "Human Flow", en embrassant la Terre entière, montre bien la dimension planétaire du problème et force à réaliser l'ampleur de cet état de fait.

Ai Weiwei a choisi de montrer l’immensité de la planète avec l’esthétique d’un Yann Arthus Bertrand. Filant la métaphore jusqu’au bout - puisque tout se conclut sur le mot d’humour d’un cosmonaute syrien qui prescrit que l’on envoie tous les gens malveillants dans l’espace pour qu’on en soit débarrassé -, sans cesse l’image lie les drames aux paysages…ce qui devient gênant d’un point de vue éthique (l’arrivée des boat-people sur l’île de Lesbos prend presque des airs de croisière avec une mer moirée de reflets superbes et des couleurs azur à faire pâlir de jalousie Calypso!) Les vues du ciel s’enchaînent, toutes plus esthétiques les unes que les autres. On se promène ainsi à dos d’hélicoptère au dessus des camps-fourmilières ( tentes dans le désert en Irak, bidonvilles à l’orée des grandes villes, studio open-spaces dans les préfabriqués allemands) et l'image est si travaillée qu'elle séduit l'oeil. Si l’on ne remet pas en cause la qualité didactique et photographique du travail de l’artiste Ai Weiwei, l’on s’interroge tout de même sur son positionnement de photographe. Outre la débauche de moyens utilisée qui contraste avec la pénurie de moyens des sujets de ce documentaire, Ai Weiwei ne cesse d’être au centre de l'image, sorte d’artiste-dieu ( il a l’omniscience de voir les choses vues d’en haut, c’est vous dire!) qui se fait couper les cheveux par un réfugié, échange son passeport avec un autre et donne, après avoir d’abord charmé par sa physionomie de bouddha à la sagesse incarnée et placide, une impression de narcissisme dérangeante…Ironiquement, on changerait presque le titre du long-métrage : Ai Weiwei au pays des réfugiés.

Je suis cette mer entrée dans un vase.

Baba Taher

On reprochera donc cette démarche permanente de mise en scène - pour esthétiser la tragédie - qui est utilisée avec une surenchère qui heurte parfois la pudeur : pourquoi faire revenir un homme devant les tombes de cinq des siens qui ont péri en mer? pourquoi laisser la caméra allumée lorsqu’une femme interviewée  -qui confie de dos « j’erre sans but avec mon fils depuis soixante jours » - réclame qu’on l’éteigne et qu’elle vomit ses tripes? comment se laisser aller à l’esthétique quand, en premier plan, il y a le corps décharné d’un adolescent et à l’arrière-plan les puits de pétrole enflammées ( incendiées par l’EI en fuite),en  saturant le tout en couleurs vives ? (comment ne pas penser à la photo choc de Aylan qui a pourtant fait longuement débat!?) comment ne pas avoir la délicatesse de stopper l’image lorsqu’un enfant accroupi se cache derrière un carton pour ne pas montrer ses larmes? Face à nous, c’est la réalité brutale d’un monde et non pas une fiction rejouée par des comédiens professionnels…et l’on ne commentera même pas toutes les occurrences faites aux animaux  - dromadaires, vaches sacrées ou encore ce fameux tigre ( filmé en contre-plongée) pour lequel tous les pays se démènent pour qu’il puisse enfin échapper de Gaza où il tourne comme un fauve en cage… - que l’on avoue avoir du mal à mettre sur le même pied que l’humanité en détresse qui fourmille autour.

On est suspendu à chaque instant.

Un réfugié

N’est-ce pas le rôle de l’artiste de refuser cette image à sensations et laisser l’opportunité à notre logos de faire seul une part du chemin de l’interprétation? Au lieu de cela, on glisse souvent dans une balade de spectateur-voyeur.
Si la mise en abîme de l’image pourrait ne pas manquer de pertinence, l’image dans l’image, très vite, perd de son sens…Ai Weiwei a sans cesse son téléphone mobile en main pour immortaliser ces moments vécus…A la frontière mexicaine, deux équipes sont même présentes puisqu’on voit l’équipe du tournage en train d'effectuer quelques prises et être sollicitée par un garde-frontière... 

Pour conclure? Un documentaire fort instructif dont les enjeux photographiques sont à débattre. A la sortie d'"Human Flow", on sort avec un sentiment  ambiguë qui mêle fascination pour la beauté des images, inquiétude et colère vis à vis d'un monde qui déraille. Est-ce que ce monde est sérieux? 

Les réfugiés passent en moyenne 26 ans en dehors de leur pays d’origine.

Human Flow
Date de sortie : 7 février 2018 (2h 20min)
De Ai Weiwei
Avec Boris Cheshirkov, Peter Bouckaert...
Genre : Documentaire

Découvert en avant-première le lundi 5 février 2017 au Cinéma Diagonal - Montpellier ( 34)