Indivisibili : les stigmates conséquentiels d’une société noyée dans la misère

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : vendredi 26 janvier 2018 12:10 Affichages : 1587

IndivisibiliPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Castelvolturno, Campanie. En bord de mer, un no man’s land où la misère est une compagne qui poisse les habits de tout un chacun, où la piété fervente cherche à compenser la lie dans laquelle a plongé cette communauté d’êtres qui semblent sortis tout droit d’un film à mi-chemin entre Pasolini et Freaks.

Viola et Daisy sont soeurs siamoises; elles chantent dans les mariages et les fêtes et permettent à toute leur famille de vivre ; le père est un « poète » alcoolique qui claque tout au jeu, la mère une camée qui se traîne d’un canapé à l’autre, les oncles deux mollassons incapables du moindre libre arbitre. L’équilibre de cette marginale famille est rompu le jour où les filles découvrent qu’il est possible de les séparer…Daisy est plus indépendante et rêve de prendre son envol «je me sens comme en cage »; sa soeur redoute, elle, de perdre cette moitié sans laquelle elle ignore si elle saurait vivre. Si leurs humeurs divergent souvent, leur amour réciproque va les pousser vers ce possible jusqu’alors inespéré. Leurs parents, qui font commerce de leur handicap, font figure d’ogres terribles dans une scène de partage du butin et l’on a presque l’impression d’être dans un conte….et si elles ne sont pas dévorées au sens littéral, elles sont sacrifiées sur l’autel du plaisir d’adultes égoïstes et calculateurs.
Les premières scènes du film plongent immédiatement dans un univers totalement surréaliste ; lieux apocalyptiques, le travail sur la lumière et les couchers de soleil récurrents qui marquent l’image amènent une dimension irréelle étonnante. On assiste ainsi à la communion d’une petite fille aux allures d’hippopotame dans sa robe rose meringue qui siège sur un trône de bois et à laquelle l’on a offert pour sa communion une fête pantagruélique où officient des artistes « monstrueux » - une diva chantant l’Ave Maria d’une vulgarité poussée, les fameuses "Indivisibili" - et siègent des convives au profil mafieux. Dans cette atmosphère malsaine, les deux « phénomènes de foire » que sont Daisy et Viola, aux traits divins, ont des airs de Saintes. Leur beauté candide tranche dans la noirceur du cadre où elles ont grandi.
Lorsqu’elles enfourchent leur mobylette en quête de leur liberté, vont consulter les dieux dans l’antre de la sybille, on est porté par cette quête lumineuse et pleine de jeunesse…mais le conte choisi par Edoardo De Angelis leur impose des péripéties éprouvantes et ne leur offre que de faux adjuvants qui prêchent des paroles qu’ils renient dans leurs actes ou encore qui rêvent de les prostituer…Les dernières minutes du long métrage sont insoutenables tant, à la souffrance qu’elles ressentent dans leurs corps empêchés, s’ajoute le poids d’une fatalité à laquelle elles semblent ne pouvoir échapper…Les miracles existent-ils pour les miséreux? Iront-elles un jour à Los Angeles, rencontreront-elles un « mec normal » qui saura les aimer comme il faut?
Un film à la photographie et l’esthétique singulière remarquables, porté par des comédiens de qualité : Angela et Marianna Fontana crèvent l’écran et sont entourées d’acteurs étonnants de justesse ( Antonia Truppo en mère indigne est stupéfiante, digne de certaines actrices du néo-réalisme italien). Aussi violent qu’aspirant à la lumière, "Indivisibili" laissera, à n’en pas douter, des stigmates durables à tous ceux qui auront la pertinence de rencontrer l’oeuvre d’un réalisateur italien fort talentueux.

Indivisibili
Date de sortie : 31 janvier 2018 (1h 40min)
De Edoardo De Angelis
Avec Angela Fontana, Marianna Fontana, Toni Laudadio ….

Découvert en avant-première le 22 janvier 2018 au Cinéma Diagonal - Montpellier - 34